Pays de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique au Sud du Sahara, le Niger est confronté depuis quelques années à des conflits armés transfrontaliers et des actes terroristes. Malgré la forte implication des forces armées nationales et étrangères, l’insécurité ne cesse de se propager. L’approche peu holistique de ces enjeux représente davantage un facteur de fragilisation socioéconomique de ce pays qui fait partie des Etats les plus pauvres du monde. Avec près de 60% de la population vivant avec moins de 1dollar/jour, le pays se place au dernier rang du classement de l’indice de développement humain des Nations unies. Une aubaine exploitée et instrumentalisée par les groupes terroristes dans leurs campagnes de propagande et de recrutement de candidats au terrorisme.

Au regard de l’exacerbation de crimes innommables et répétés dans la partie sud et de l’ouest longtemps marquées par une absence de l’Etat et l’enrôlement des jeunes dans les groupes terroristes comme alternative à la misère et au chômage, il est indéniable que le combat pour la paix et la sécurité au Niger et au Sahel en général nécessite des politiques inclusives en faveur de l’amélioration du niveau de vie des populations et l’amorce de dynamiques nationales et locales de développement économique et de promotion de la croissance. Pierre-André Wiltzer note d’ailleurs que, le succès d’une opération militaire de rétablissement de la paix ne doit pas occulter l’objectif principal, le développement.

Des initiatives de développement laborieuses

L’amélioration des conditions de vie des populations a toujours été une préoccupation constante des pouvoirs publics nationaux et des partenaires techniques et financiers extérieurs.

Des initiatives au plan national sont élaborées comme le programme de renaissance I et II ou encore le document de la politique nationale de la jeunesse au Niger, un cadre de développement de synergie et de convergence des efforts en faveur de la jeunesse nigérienne afin de favoriser son développement et son intégration dans tous les secteurs de la société d’ici 2024. Il peut être cité également la stratégie pour le développement et la sécurité dans les zones sahélo-sahariennes du Niger (SDS-Sahel/Niger),. Il s’agit d’un outil d’aménagement du territoire dédié à la conciliation de la problématique de la sécurité à celle du Développement et à la réduction des disparités socio-spatiales au Niger en priorité dans les zones pastorales.

Au plan international, l’Union Européenne dès septembre 2011 a par exemple publié sa stratégie de sécurité et de développement pour le Sahel dont le Niger fait partie. Cette stratégie repose sur quatre axes stratégiques : l’aide au développement et l’appui à la gouvernance, encourager et favoriser une approche régionale dans la lutte contre le terrorisme, soutenir le développement capacitaire militaire des pays de la région, lutter contre la diffusion de l’extrémisme. La stratégie américaine pour l’Afrique subsaharienne, parue en juin 2012, rappelle certaines priorités et démontre la volonté d’articuler une approche traditionnellement sécuritaire et militaire avec les questions de développement. Il en va de même du G5 Sahel créé le 16 février 2014, dont les termes de la convention prévoient également un traitement des problèmes de fond qui ne sont pas de nature militaire.

Ces politiques constituent une étape en faveur de l’amélioration du niveau de vie des populations et l’amorce des dynamiques nationales et régionales de développement économique et de promotion de la croissance. Cependant, en faveur des stratégies militaires, les problèmes de fond esquissés n’ont toujours pas de traitement convenable sur le terrain et continuent de représenter des facteurs de fragilisation socioéconomique. L’Etat s’est révélé incapable d’assurer la sécurité de la population et leur offrir des biens collectifs de base. Sinon comment expliquer le soutien des populations locales aux groupes terroristes ou le recrutement facile des jeunes dans des groupes terroristes. Face à cette situation, il semble évident que les collectivités territoriales puissent jouer un rôle dans un contexte de vulnérabilité globalisée.

 Le prisme local, un moyen essentiel à explorer dans la construction de la sécurité et le développement d’un Etat fragile

La décentralisation en tant que système d’administration dans lequel des compétences et ressources (humaines et financières) sont transférées de l’Etat central à des entités périphériques dont les organes sont élus démocratiquement par les populations locales afin de permettre à ces entités d’exercer leurs compétences et aux populations de prendre part activement au fonctionnement de leur entité, s’attache à impulser un processus de développement local. D’après les théories économiques de la « gestion de l’efficacité », la décentralisation assure la performance des services publics offerts aux citoyens, vise à optimiser le bien-être des communautés locales par le biais d’un accès facile aux ressources. Grâce à leur connaissance de la disponibilité des ressources locales, les agents décentralisés sont plus à même de mobiliser celles-ci en faveur du développement. Ils peuvent ainsi coordonner les activités et encadrer des initiatives locales. La décentralisation comme « technique institutionnelle » et le développement local comme « politique de contrôle des ressources » restent inséparables en conséquence. Il semble évident que les collectivités territoriales élues démocratiquement puissent jouer un rôle dans un contexte de crise socioéconomique. Il ressort des expériences de différents pays certaines indications relatives aux rôles que les collectivités territoriales peuvent jouer dans des pays fragiles ou en situation de post conflit.  Brinkerhoff et Johnson notent que la décentralisation créée les conditions permettant aux gouvernements locaux de devenir des arènes institutionnelles où les citoyens apprennent des compétences démocratiques. Ainsi, le gouvernement local participatif encourage le dialogue, la résolution des problèmes et des conflits à un niveau gérable en ce qui concerne les questions qui intéressent les communautés.

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La décentralisation parviendra-t-elle à enclencher un rythme de croissance et de développement ?

Il est généralement admis que la décentralisation poursuit un double objectif : maintenir un pays dans une coexistence pacifique et impulser une dynamique de développement. La réalisation de la politique de décentralisation ne doit donc pas se limiter à une simple structuration du territoire et d’adoption de lois. Il ressort du compte rendu de la conférence de Praia tenue en 2012 que si la décentralisation doit venir à la rescousse, c’est à condition qu’elle soit un projet de société nouvelle avec une vision collective et une compréhension partagée des enjeux, un projet essentiellement collectif, inclusif et prospectif. Cependant, selon lemême rapport :

 

« les processus de décentralisation actuels en cours dans la plupart des pays du continent sont dans l’impasse, tant ils ont été incapables de changer les rapports et les dynamiques entre l’Etat central, les collectivités locales et les sociétés, incapables de changer les rapports entre le centre et la périphérie, incapables d’impulser le développement socioéconomique des territoires et la gouvernance de manière générale ».

Au Niger, les communes depuis leur installation en 2004 se caractérisent par leur incapacité à contribuer à l’amélioration des conditions de vie des populations. Elles fonctionnent selon des pratiques informelles qui ouvrent la voie à toutes sortes de corruption, de détournement de fond alimentant de surcroit la désespérance sociale. Depuis 2013, le processus de décentralisation est réactivé à travers la manifestation d’une volonté politique de procéder aux transferts effectifs de compétences et de ressources aux collectivités territoriales. Cependant, les transferts de compétence ne sont pas sans risques. S’ils sont mal pilotés, mal définis et le personnel territorial non formé et suivi, la gestion locale peut conduire à une gestion très inefficace des ressources. De plus, si les allocations aux collectivités territoriales sont mal évaluées, les ressources resteront insuffisantes et peu prévisibles, et les politiques locales inefficaces, porteuses d’un faible impact économique et social. Si le dispositif de transfert ne reste pas réaliste et adapté aux spécificités locales, il pourrait appauvrir l’Etat central sans mettre en marche un rythme de croissance et de développement au niveau local. Ce sont ces craintes, qui ont probablement provoqué des frustrations et remous sociaux autour de l’arrêté du 20 juillet 2016 transférant le recrutement et la gestion des enseignants contractuels aux communes.

En fait, la politique de décentralisation nigérienne connaitrait un débouché heureux si les gouvernants acceptent de faire un travail de reconstruction du contrat social, fonder une vision politique collective et une compréhension partagée de la décentralisation afin de lever les résistances et malentendus autour de la décentralisation et d’instaurer la discipline, l’éthique et la conscience professionnelle aux agents publics à tous les niveaux.