Le Niger est une République depuis soixante (60) ans au moins. Six (6) fois au cours de son histoire, le pays a fait le choix de ce régime politique. Nous avons pratiqué ce régime pendant plus d’un demi-siècle sans doute, mais l’exercice et la durée, ont-ils fait de nous des républicains ? Sommes-nous véritablement républicains ? « Les réflexes profonds de l’Africain actuel se rattachent davantage à un régime monarchique qu’à un régime républicain » écrivait Cheikh Anta Diop en 1960 déjà. Depuis, cinquante-neuf années se sont écoulées, mais je crois que l’affirmation de C. A. Diop n’a pris aucune ride.

© Crédit photo : Présence Africaine

La monarchie est le régime politique dans lequel une seule personne, le monarque, le souverain, détient le pouvoir, la souveraineté. Ce pouvoir vient de Dieu, il est héréditaire.
La République est le régime politique dans lequel la souveraineté appartient au peuple ; le peuple exerce le pouvoir par ses représentants élus. Le Président est lui-même élu, sa fonction n’est pas héréditaire. Presque partout en Afrique, nous avons des républiques. Les grands principes républicains : souveraineté, démocratie, égalité, liberté sont partout consignés dans les constitutions, proclamés par les lois. Mais chez nous, comme ailleurs en Afrique, la distorsion constatée par C. A. Diop ne réside pas dans les textes fondamentaux, elle n’est pas dans les lois, elle se trouve dans le comportement des élus et des électeurs.

Le Président élu se comporte comme un monarque, et les électeurs le considèrent comme un roi. Il est même arrivé qu’un président africain couronné devienne empereur. Dans nombre de pays africains, il est arrivé que le fils succède au président élu. Comme dans les monarchies, dans ces républiques, le pouvoir a été héréditaire. Le Président, comme le roi, a une cour, des courtisans et des griots. Mais à la différence des griots d’antan (ceux des cours royales, dépositaires de la mémoire collective, confidents et conseillers des rois), ceux des cours présidentielles, ne se spécialisent qu’en flatteries.

L’épouse du président élu, a elle aussi, comme la reine, l’épouse du roi, des dames de compagnie. Ces dames de compagnie qui exercent diverses fonctions, sont redoutables parce qu’elles ont l’oreille de la présidente qui elle-même a l’oreille du grand homme qu’est son époux.

© Crédit photo : Organisation des premières dames d’Afrique

Depuis l’Égypte antique, dans quelle cour royale ne consulte-t-on pas la terre, les cauris, les osselets, les oracles et les mânes des ancêtres, pour lire l’avenir, pour prendre des décisions ? Les cours des présidences africaines ne font pas entorse à cette tradition plurimillénaire. Le monarque règne. Sauf destitution (cas rare) par le Conseil de gouvernement ou le Conseil électoral qui dans certaines conditions peuvent évincer le roi, son règne prend fin avec son décès. À l’instar du monarque, le Président élu veut terminer son règne au pouvoir ; il se proclame président à vie, et s’il ne peut le faire, il allonge ses mandats à cette fin.

Mais tout cela se passe sous l’œil impassible des électeurs qui jettent un regard monarchique sur les événements.

Afin de passer à la postérité, afin que l’histoire retienne leurs noms, nos rois se sont fait bâtisseurs. Ainsi par exemple, les rois de l’ancien empire ont élevé les grandes pyramides de Khéops, de Khéphren de Snéfrou, de même que le Sphinx de Gizeh. Ainsi Mansa Moussa a fondé l’université de Sankoré et la mosquée de Djingareyber. Comme les rois, nos présidents élus se font bâtisseurs, comme nos rois, ils veulent entrer dans l’histoire. Ils entreprennent alors de grands travaux. Certains construisent des routes, de autoroutes, pendant que d’autres construisent des rails, des ponts, des barrages. Les sujets attribuent les réalisations des rois aux rois. Les électeurs attribuent les réalisations des présidents aux présidents. Cependant, les rois décident de leurs propres initiatives de construire, tandis que les présidents élus exécutent un programme, celui du parti qui les porte au pouvoir. Or, le programme est une œuvre collective.

© Crédit photo : Keystone zurich/Rue des archives/SPPS

Dans les monarchies, il est admis que Dieu donne le pouvoir. Dans nos républiques, on entend dire que Dieu donne le pouvoir. Je ne nie point que Dieu, en dernière instance donne le pouvoir. Mais j’observe que ce sont des électeurs qui mettent des bulletins dans des urnes, qui accordent leurs suffrages, qui choisissent, et qui élisent le président. Ce comportement monarchique s’observe dans nos républiques, du sommet à la base, il concerne tous les pouvoirs publics, autorités politiques et administratives ; ministres, gouverneurs, préfets, sous-préfets, maires, directeurs, etc., chacun détenant une parcelle de pouvoir, agit comme un monarque dans son territoire.

Aussi, faut-il encore donner raison à Cheikh Anta Diop lorsqu’il écrit : « La qualité des gestes, et attitudes, la manière d’aborder les choses […] est seigneuriale, aristocratique »
Nos regards sont la plupart du temps portés vers ou sur quelqu’un ou quelque chose. Il est bon pour l’examen et la connaissance de nous-mêmes, que nous les ramenions de temps en temps à nous-mêmes.

Dr Farmo Moumouni