©Crédit photo : Rakiétou M.Ouattara

 

L’architecture est une profession réglementée dont la pratique au Niger est soumise à l’inscription à l’Ordre des Architectes.  Aujourd’hui, le pays compte près de 200 architectes inscrits[1] pour une population qui s’élève à plus de 21,8 millions[2]. La profession entame une période charnière durant laquelle elle se doit de poser les bases d’un métier dont les contours restent à définir.

A quoi le métier d’Architecte fait-il référence dans un pays comme le Niger ?

 

Il s’agit dans le cadre de cette tribune de nous demander comment les architectes peuvent contribuer à l’intérêt collectif pour une profession qui est à ce point sous représentée.

L’architecture est aujourd’hui un métier très peu connu au Niger. D’après la réglementation[3], le recours à l’architecte est obligatoire pour tout immeuble ou ensemble d’immeubles dont la surface dépasse 100m2, et ceux dont le coût est supérieur à 20 000 000 Francs CFA.  Malheureusement, la mise en œuvre de ces textes est loin d’être effective. On observe une énorme dichotomie entre les prescriptions et les réalités du terrain. La majorité des constructions se font sans conception préalable, ni plans d’exécutions. La tâche de « conception », l’élaboration et la construction, est souvent confiée aux maçons alors qu’ils ne sont pas formés à cet effet. Les règles de l’art, c’est à dire le savoir-faire nécessaire à la réalisation d’ouvrages conformes à la réglementation, sont ignorées, entrainants couramment des sinistres dont les conséquences humaines et financières peuvent être très lourdes.

Par ailleurs, comme la plupart des pays africains, le Niger connait une croissance démographique vertigineuse.  Selon l’hypothèse moyenne des projections des Nations Unies de juin 2015, le Niger pourrait compter environ 30 millions d’habitants en 2025, et 43 millions en 2035 ; Cette augmentation rapide des populations s’opère en désaccord avec le développement des infrastructures urbaines, et cela aussi bien dans les zones rurales qu’urbaines.

Ces facteurs ont plusieurs conséquences sur l’urbanisme. D’une part, le développement des zones rurales est délaissé au profit de celui des villes. Les zones rurales manquent de moyens de transport, d’accès aux services de bases, à l’eau, à l’éducation. Cela accentue les mouvements importants de populations vers les villes. En plus de subir l’exode, les zones rurales cèdent également à la facilité des constructions « en dur », majoritairement en briques de ciment et tôles métalliques qui chauffent au soleil. On assiste à une détérioration du confort de vie. Le confort thermique des maisons en banco est oublié, au profit des architectures en ciment. Aujourd’hui, même dans les petits villages reculés du Niger, on trouve des constructions en béton, preuve que les impacts de la mondialisation sont en œuvre.

En outre, la fragilité et la vulnérabilité des habitations traditionnelles en banco face aux inondations de plus en plus fréquentes altèrent l’image des constructions traditionnelles. Cette année, des quartiers entiers de Zinder se sont effondrés[4] suite aux pluies diluviennes. Cela montre la nécessité d’un travail de recherche et d’adaptation des matériaux locaux pour répondre aux problématiques du futur.

Il est toutefois déjà possible de voir des constructions en terre modernisées, pensées pour s’adapter aux conditions de vie actuelles. C’est le cas notamment du Djoliba Lodge[5], un hôtel construit entièrement en terre crue selon un procédé de construction sans bois.

 

Djoliba Lodge, quartier Terminus, Niamey, Niger
©Crédit photo : Rakiétou M.Ouattara

 

Construits avec des briques de terre compressées (BTC), les logements Niamey 2000 réalisés en 2016 par l’agence d’architecture United 4 Design[6] sont également la preuve que l’architecture en terre a encore beaucoup à offrir.

Logements Niamey 2000
©Crédit photo: United 4design

 

Par ailleurs, l’émergence d’une classe moyenne fait apparaître de nouveaux styles architecturaux. Il s’opère avec le temps une perte de nos identités architecturales. Les matériaux locaux, dont l’usage découlait du bon sens, sont délaissés pour des matériaux dits « modernes ». Il s’agit notamment du béton, de la tôle, de l’acier, et autres matériaux qui supportent mal la chaleur et qui sont fabriqués à des milliers de kilomètres. L’effet de mode, la quête de « contemporanéité » et l’envie d’avoir des constructions pérennes poussent à l’usage de matériaux importés, alors même que ces derniers ne sont pas adaptés à nos contextes. Outre leur provenance lointaine, ces matériaux présentent un coût très élevé par rapport au pouvoir d’achat de la plus grande partie de la population, aussi bien urbaine que rurale. En effet, le prix de la tonne de ciment fluctue autour de 100 000 Francs CFA, alors même que le montant du salaire minimum s’élève actuellement à 30 000 Francs CFA.  De même, au-delà des matériaux, il est primordial de se poser les bonnes questions, à savoir pourquoi des modèles étrangers sont adoptés en intégralité sans être interrogés. L’architecture historique de notre pays n’aurait-elle pas intérêt à se moderniser pour s’adapter à nos nouveaux modes de vie ?

Dans cette effervescence, les architectes doivent s’imposer comme médiateurs sociaux. Leur rôle est d’accompagner leurs concitoyens pour opérer une prise de conscience sur les enjeux de l’urbanisme sur leur bien-être. Ils ont le devoir de peser sur les décisions publiques. Il leur incombe également d’éviter de restreindre leur métier à la conception « d’objets de luxe » réservés à une élite. Ils doivent permettre d’avoir une vision globale de la direction que prend le pays, et de l’influencer dans la mesure du possible. C’est un métier d’intérêt collectif, qui peut permettre d’accompagner dans les transitions en cours, aussi bien urbaines, écologiques, qu’identitaires. Les architectes ont un rôle de médiateurs, entre les autorités et les populations. Ils sont aptes à faire une synthèse de la demande pour le bien de tous.

Les honoraires des architectes, qui varient en moyenne entre 4 et 16% du montant des travaux (en fonction de la taille du projet), incitent les maitres d’ouvrage à penser que le recours à l’architecte est un luxe qu’ils ne peuvent s’autoriser. Toutefois, confier son projet à des professionnels permet de réaliser des économies au long terme. Cela évite en outre des défectuosités qui peuvent mettre le projet en péril.

Actuellement, les villes africaines sont davantage dessinées par la croissance urbaine[8] que par des plans d’aménagement. La vie urbaine est une nouveauté qu’il nous faut apprivoiser et réadapter à nos réalités. En adoptant la ville, les nigériens adoptent également les modes de déplacement qu’elle induit, sans anticiper les conséquences que cela peut avoir sur leur santé, leur culture et loisirs. Outre les problèmes liés à la pollution, la vie en ville limite drastiquement la pratique d’activités physiques. La voiture devient le mode de déplacement privilégié. Pire, l’étalement urbain et les embouteillages rallongent les temps de trajet et réduisent les temps de loisir. En outre, les villes se construisent sans tenir en compte des besoins des jeunes, qui représentent pourtant en proportion une majorité de la population. Très peu d’espaces leur sont dédiés dans les villes. Les espaces verts aménagés dans la capitale se résument majoritairement à la ceinture verte, au parc Koira Kano, et au parc de l’Hippodrome. Si les jeunes hommes s’approprient l’espace public avec les « fadas » (regroupement de jeunes autour d’un thé) devant leurs habitations, les jeunes filles, elles, ont peu d’alternatives. La qualité de vie se dégrade de plus en plus. A long terme, ce système nous conduira à une individualisation de la société, comme c’est le cas dans de nombreuses villes occidentales.

Par ailleurs, nos villes font très peu de place aux piétons, et autres modes de déplacements doux. Les trottoirs sont quasiment inexistants. La relation avec la nature est également touchée. A Niamey, très peu d’espaces sont aménagés pour recevoir des parcs, à l’image du parc de l’Hippodrome ou du parc de Koira Kano. On assiste par ailleurs au morcèlement des rares espaces vacants laissés à cet effet, comme c’est le cas de la ceinture verte.  Nous devons nous interroger sur notre vision de la spatialité pour trouver un équilibre entre la ville et la nature, surtout dans le pays subsaharien qu’est le nôtre.

La ceinture verte, un dépotoir officieux
©Crédit photo : UNIL[9]

Pour éviter des dérives, l’architecture doit devenir un rempart culturel. Elle doit permettre de réintroduire un équilibre dans le mode de vie en donnant de la place à l’Homme, aux activités sportives, aux relations de voisinage, afin de garder l’identité nigérienne. Quel intérêt aurait notre architecture si elle devenait une reproduction à l’identique de ce que nous voyons partout ailleurs avec des défauts connus de tous ?

Les architectes doivent observer, écouter, prendre en compte les besoins des habitants pour la construction des villes. Il est important de se rendre compte que la « ville connectée »[10] n’est pas une fin en soi. Il nous faut certes prendre en compte les questions liées à l’accès à l’eau, aux transports, à l’éducation, etc. Toutefois, la société de consommation ne doit pas dicter les règles au détriment du bien-être, et de la durabilité. Ce sont les habitants qui doivent faire la ville, et non l’inverse. Nous devons trouver le moyen de garder la richesse sociale et humaine qui est le fort de nos sociétés africaines pour maintenir notre qualité de vie.

Pour cela, un énorme travail de sensibilisation est à mener pour arriver à mettre en place notre propre réglementation et réussir à nous y conformer. Le Niger doit trouver sa manière de pratiquer l’architecture, tout en prenant garde à ne pas se retrouver renfermer dans les normes, comme c’est le cas dans de nombreux pays. L’architecture doit s’approprier son milieu et sa culture (les traditions de la société africaine à laquelle il appartient), garder son humanité, rester sobre, valoriser l’humain et l’environnement en se servant de la technologie.

D’aucuns pourraient penser que ces hypothèses très idéalistes sont utopistes. Mais comme dirait un proverbe africain, « lorsque tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens ».

Il faut donc trouver le moyen de remonter aux sources pour capter l’essence des villes africaines et travailler à la retranscrire à grande échelle. Il nous faut également mobiliser la population sur les questions qui touchent à la ville. Cela peut se faire par le biais de la sensibilisation dans des cadres associatifs, la réalisation de prototypes, d’expositions, des biennales, festivals et tout moyens qui pourraient pousser les masses à s’interroger sur les questions relatives à leur cadre de vie. En prenant l’exemple de l’architecture en terre, on peut constater les prémices d’une émulation dans la sous-région. Les habitants semblent imprégnés de préjugés dont ils se détachent peu à peu lorsqu’on leur donne les preuves de l’adaptabilité de la terre aux conditions de vie modernes. Nous avons besoin de militants qui sensibilisent aux questions de l’architecture, des « griots des temps modernes » qui déconstruisent les mythes qui font du tort à notre pays. En effet, outre les avantages en termes de confort thermique, privilégier l’usage des matériaux locaux dans la construction c’est aussi favoriser la création d’emplois sur notre territoire, développer les offres de formation et la transmission du savoir-faire.

Les architectes doivent également s’emparer des questions relatives à l’avenir des quartiers non lotis et de la création de logements sociaux adaptés à nos réalités. En effet, l’histoire montre que l’abandon d’une partie de la population dans la conception de la ville peut avoir des conséquences dramatiques sur le tissu social. Il est important de penser la ville comme un ensemble qui fonctionne en complémentarité et qui favorise la mixité sociale.

Par ailleurs, il existe d’ores et déjà une instance dont le rôle est d’assurer la promotion de l’architecture : l’ordre des architectes[11]. L’ordre est au service des architectes, mais également de l’ensemble de la population. C’est une instance sur laquelle tout un chacun peut s’appuyer pour répondre à ses interrogations et bénéficier de conseils pour ses projets de construction.

En dépit de tout le travail qui reste à abattre, on pourrait se prendre à rêver de rendre l’architecture accessible à tous les nigériens. Cela demanderait d’adopter une posture adaptée à notre contexte. Il serait plausible d’imaginer un modèle dans lequel le recours à un architecte serait un droit, au même titre que la santé, l’accès à l’éducation et aux produits de première nécessité. Les architectes pourraient être partiellement des fonctionnaires de l’état, qui seraient chargés de concevoir les projets de l’ensemble de la population, et de garantir la conformité des constructions. Ainsi, toute personne dans le besoin pourrait bénéficier d’un « architecte commis d’office ».

On pourrait également mettre en place des protocoles pour accompagner les citoyens dans leurs projets d’auto-construction. En effet, une grande partie des constructions sont réalisées sans professionnels. Ce système permettrait d’assurer un minimum de sécurité et de confort pour ces constructions. Cela s’adresserait en grande partie aux habitants des zones rurales. En effet, ces derniers ont historiquement l’habitude de construire seuls leurs habitations. Malheureusement on constate aujourd’hui qu’ils font face à une perte de leurs savoirs faire qui met en péril la pérennité de leur mode de vie.

Enfin, l’Etat peut promouvoir le développement des constructions, par des subventions, qui font recours à des matériaux locaux. Cela encouragerait les acteurs privés à se lancer dans le secteur d’activité. L’Etat peut également imposer des quotas de constructions en matériaux locaux pour les équipements publics. En outre, l’usage de la terre constituerait une excellente alternative aux écoles en paille construites chaque année.

Les architectes nigériens ont donc un agenda chargé. Leur premier défi est avant tout communicationnel. Ils doivent développer la résilience urbaine et rurale afin de créer le cadre propice à la construction de villes et villages africains durables.

 

 

[1] Tableau de l’ordre 2018, consultable sur le site de l’ordre des architectes du Niger :

https://architectesniger.org.

[2] Source : https://donnees.banquemondiale.org/pays/niger.

[3] Décret n° 98-094/PRN/MEQ/I du 6 avril 1998 portant code de devoirs professionnels des architectes.  Voir aussi la loi n° 97-017 du 20 juin 1997 instituant l’ordre des architectes du Niger.

[4] http://www.rfi.fr/emission/20180924-niger-nombreux-morts-pays-ravage-inondations.

[5] http://djoliba-lodge.net/.

[6] https://www.archdaily.com/875897/niamey-2000-united4design.

[8] Arnaud Béblen, « Les défis de la démographie africaine : l’urbanisation », Grotius International, 2 mai 2013, consultable sur : https://grotius.fr/les-defis-de-la-demographie-africaine-lurbanisation-13/#.W8oQLRMzagQ.

[9] http://wp.unil.ch/allezsavoir/speculation-sous-le-soleil-nigerien/

[10] Ville connectée. L’expression « ville intelligente », traduction de l’anglais Smart City, désigne une ville utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour « améliorer » la qualité des services urbains ou encore réduire ses coûts.

[11] https://architectesniger.org

Par Rakiétou Mamadou Ouattara le 31 octobre 2018