INESI : Pouvez-vous vous présenter (cursus scolaire et universitaire, vie professionnelle) ?

Amadou Edouard Lompo (AEL) : Je m’appelle Amadou Edouard Lompo, de nationalité nigérienne ; je suis né à Niamey et j’ai effectué toutes mes études à Niamey avec, tout de même, une petite parenthèse de quelques années à Ouaga pour mon DEA. Pour le cycle primaire, j’ai fréquenté l’école Mission Garçon de 1970 à 1976, ensuite ce fut le CEG 3 jusqu’à l’obtention du BEPC, puis le Lycée Issa Korombé pour deux ans car la mixité a été décidée par le gouvernement et je passai mon bac au Kassaï. Faudrait-il rappeler aux plus jeunes que jusqu’en 1982, il y avait le lycée Korombé pour les garçons et le lycée Kassaï pour les filles à Niamey.
Mon cycle universitaire s’est effectué à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines (FLSH) et fut sanctionné par une maîtrise de Lettres Modernes en 1990. Parallèlement, à la rédaction du mémoire de maîtrise, se déroulait le Service Civique National que j’ai effectué au CEG de Saga de 1988 à 1989. Je rejoignis, en tant qu’enseignant, le CEG 1 Birni de Zinder de 1989 à 1990 ; puis de 1990 jusqu’en 1993, le Lycée Amadou Kouran-Daga.
Retour à Niamey au Lycée Kassaï en 1993 où j’officiai jusqu’en 2000 avant de regagner le Collège Mariama pour quatre ans. Ensuite ce fut le départ pour Ouaga et la reprise du fil de mes études. Une autre parenthèse m’éloigna de l’enseignement pendant deux ans pour servir dans un cabinet de ministre avant de réintégrer mon corps d’origine. Actuellement, je suis conseiller pédagogique à la Direction Départementale de l’Enseignement Secondaire de Niamey 4. J’essaie, aussi, concomitamment à mon travail de conseiller pédagogique de terminer une thèse sur Djado Sékou comme par hasard.

INESI : Quelle est la place des contes et des récits de Djado Sékou dans l’histoire institutionnelle et non institutionnelle du Niger ?

AEL : Djado Sékou est un excellent conteur mais il ne fait pas de conte. Je ne connais pas de conte de Djado Sékou. Mais ce qu’il fait dans la narration de ses épopées est d’une telle beauté que ça nous rappelle le conte. En réalité- et c’est ce qui place Djado Sékou en première place de tous nos jasaré – il s’approprie la trame de l’épopée, et se donne des libertés dans sa composition. Sandra Bornand[1] trouve un terme juste pour qualifier ce dernier par rapport à Djéliba : Djado Sékou est un « littéraire » et Djéliba, un « historien ». Il est heureux de constater la place de plus en plus importante que prennent les récits de Djado Sékou, de Djéliba, de la littérature orale en général dans les études universitaires. Même si, encore, aujourd’hui dans nos lycées quand on parle de littérature orale, la figure de référence reste Soundjata grâce à l’œuvre de Djibril Tansir Niane. La place des récits dans le non-institutionnel ? La première ! Il suffit d’écouter les radios de la place ou de faire un tour dans nos marchés.

INESI : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Hambodédjo Djel Pâté ? Quelle est la particularité de cette épopée ?

AEL : J’ai découvert très jeune Diado Sékou par les ondes. Au début, honnêtement, Koulba Baba avec son récit de ‘’Lobbo Soga et Sambo Soga’’ me passionnait plus. Puis Diado, a pris le dessus sur tous les autres griots. Et naturellement l’épopée de Djel Hambodédjo que nous appelons « le récit de Fatoumata Bidani Simbiri » passait en boucle à la voix du Sahel. L’avènement des « radiocassettes » a accentué le phénomène car on pouvait s’acheter une cassette au marché et la jouer pour soi à satiété. Je parle, bien sûr, des parents ou des voisins qui pouvaient s’en procurer ; c’était hors de portée pour nous à l’époque.
L’épopée de Djel Hambodédjo a tous les ingrédients pour plaire, une belle histoire d’amour, un homme courageux, un anti-héros magnifique. C’est hollywood.

INESI : Quelle est la morale de cette épopée et peut-elle être réflexive pour la société nigérienne actuelle ?

AEL : La morale de cette histoire est simple : « arutaré ou arutarey » comme le dit Jean-Pierre Olivier de Sardan[2] , c’est le fait d’être un homme, un noble ! Le respect de la parole donnée. Ne pas mentir à une femme. Tenir ses engagements au péril de sa vie.
J’espère que notre société retrouvera ses valeurs. Et je pense que si cette épopée est très populaire, c’est parce que ces valeurs parlent à tous. Beaucoup de paramètres brouillent le message aujourd’hui, la précarité, la politique…

INESI : Est-il prévu d’adapter cette épopée en pièce de théâtre ou de cinéma ?

AEL : Oui ! Une jeune réalisatrice travaille actuellement, je crois, sur le projet d’en faire un film. Pour la version théâtrale, j’ai été contacté par le directeur du CCFN/JR (Centre Culturel Franco-Nigérien) pour en faire une pièce. Je dois préciser que je suis un metteur en scène à la base et que de cette épopée de Djel Hambodédjo, nous en avons fait deux spectacles ; un en 2005 avec ma troupe de théâtre l’Ensemble Kassaï et un autre avec le slameur Jhonel en 2015. Précisons, que ces spectacles restaient dans le format traditionnel du dire tel que Diado ou Djéliba le faisait. La version théâtre c’est une autre paire de manche. Bientôt, avec Olivier Lange, le directeur et son équipe, nous verrons la faisabilité du projet courant l’année 2019.

INESI : Vous vous êtes déjà penché sur Kassaï, la sœur de l’empereur Sonrai. Peut-on faire des liens entre cette œuvre et celle de Hambodédjo Djel Pâté ?

AEL: Peut-être mon attachement à la culture de mon pays. Il y a tellement de belles choses sous nos pieds et tellement négligées ! Les liens, au-delà que ce soit l’histoire de deux grandes dames, nous racontent nous en tant que nigériens. Par exemple, « Kassaï, la sœur de l’empereur » m’a été inspiré par la Troupe Sonni Ali Ber qui avait mis en scène Sonni Ali Ber et « la force du lait » de Boubou Hama. J’avais eu envie de mettre en première ligne Kassaï qui était plus que la sœur du souverain mais la grande prêtresse des soninkés. En plus, en tant professeur au lycée Kassaï, je m’étais rendu compte que les lycéens, les ‘’kassaiens ‘’ ne savaient pas qui était Kassaï ! C’était aberrant !

INESI : Les jeunes et les moins jeunes s’intéressent-ils à vos ouvrages ?

AEL : Généralement notre société s’intéresse peu à l’écrit. Tant que nos écrits n’intégreront pas le circuit scolaire donc l’imaginaire de nos enfants, il serait illusoire de penser gagner le cœur de nos fils. Peut-être parce que l’approche que je donne à mes ouvrages est, en plus du conventionnel, un peu artistique j’ai des contacts de jeunes gens qui voulaient acheter le livre. Il y avait foule à la dédicace. J’aimerais penser que c’est de l’intérêt. Mais, l’intérêt peut être effectif, que si nos écoles ouvrent les bras à nos œuvres.

INESI : Comment s’est effectuée la rédaction de votre ouvrage ? Avez-vous rencontré des problèmes d’édition ?

AEL : Je n’ai pas eu de problème d’édition car ayant déjà eu une édition à l’international ; j’ai pu avoir assez rapidement l’accord des Editions de l’Air de Abdoul-Aziz Mahamadou de la Maison du Livre. Il y a des éditeurs disponibles aujourd’hui à Niamey, le bémol c’est la qualité de la production. Je ne parle même pas de la qualité matérielle qui est assez bonne ; je m’inquiète du contenu puisqu’il n’y a pas de comité de lecture digne de ce nom.
La rédaction de l’ouvrage avait une visée artistique. Donc, j’écrivais quelques pages, une dizaine tout au plus et avec deux comédiens Ali Sidi Doumbia et Moctar Moumouni « philo » on répétait. Je voulais une mémorisation complète. Puis, Alou Mogobiri, celui qui avait accompagné Djado Sékou jusqu’à sa mort, entrait en jeu et évidemment le molo changeait beaucoup de choses. A ce rythme, on a répété deux fois par semaines et pendant 14 mois. Là je ne parle que de la deuxième partie de l’ouvrage intitulée « la légende de Fatoumata Bidani ». Il y a deux CD qui passent assez régulièrement sur les radios privées. Puis il y a eu la première partie nommée « le molo de Djel Hambodédjo » avec Jhonel pour le spectacle et bientôt le CD. Je crois que cette partie, je l’ai écrite un peu plus vite sans pouvoir dire combien de temps ça avait pris. Il n’y avait aucune urgence.

INESI : Où peut-on trouver vos ouvrages ?

AEL : A la librairie « La Maison du Livre » rue du cinéma Vox à côté des établissements Alphadi.

INESI : L’enseignement supérieur s’intéresse-t-il à vos écrits ? Vos œuvres sont-elles enseignées à l’Université ?

AEL : Non, pas pour le moment. Même si un doctorant Doumari a fait deux communications[3] présentées dans deux colloques différents de mon premier ouvrage « Kassaï, la sœur de l’empereur » qui en fait contient deux textes, celui de Kassaï et un autre intitulé « Camion-people ».

INESI : Travaillez-vous avec d’autres écrivains ? Comment voyez-vous l’avenir littéraire du Niger au regard des écrivains actuels ?

AEL : Oui, je fais partie de la Société des Gens de Lettres (SNL) présidée par Adamou Idé.
L’avenir littéraire du Niger est assez ambigu. Ecrire au Niger n’est pas considéré comme un métier. Mais j’y crois. Il y a une vague de jeunes auteurs qui arrive et qui est prolifique. La relève est assurée même si les aînés continuent à écrire.
Mais dans tous les pays du monde, il faut de la visibilité pour que le métier se crée et se développe par exemple des émissions radiophoniques et télévisées, des concours, des prix annuels etc. Ce n’est pas le cas chez nous et même le prix Boubou Hama a disparu.

INESI : Comment voyez-vous l’avenir du Niger au regard de son passé que vous connaissez bien ?

AEL : Je suis très inquiet. La culture bat de l’aile. L’école est à l’abandon. Il faut reconnaître les investissements faits. Mais où est la prospective ? J’ai l’impression que le gouffre s’élargit de jour en jour.
L’avenir ? Il faut de la réflexion. Et celle-là existe. Heureusement.

[1]Le discours du griot généalogiste chez les zarma du Niger, Éditions KARTALA, 2005.

[2] Les sociétés songhay-zarma, Editions KARTALA, 1984.

[3]« Relecture du mythe de Sonni Ali Ber dans Kassaï, la sœur de l’empereur de Amadou Edouard Lompo »(Numéro 007 revue TES de Zinder) ; « Migrations dans Camion-people »( colloque d’Agadez de 2016).

Par l’INESI le 21 Novembre 2018