Les dynamiques nigériennes, de la Conférence nationale souveraine à nos jours

 

INESI : Quelle est la place de la Conférence nationale souveraine dans l’histoire du Niger ?

 

Soumaïla Abdou Sadou (SAS) :

Cette année la conférence nationale a eu 28 ans, certainement qu’elle a une place dans l’histoire de notre pays et de notre peuple car elle a consacré l’émergence de politiciens véreux dont le chef d’œuvre se résume à la destruction de notre pays par ceux-là même qui  s’étaient érigés en justiciers et pourfendeurs du régime hautement patriotique du Général Seyni Kountché qui avait une certaine idée de la grandeur de notre pays et de son peuple. Cette conférence a consacré l’avènement au pouvoir d’une classe politique responsable de la crise morale que traverse actuellement notre cher pays par l’instauration du règne du cynisme, non satisfait d’avoir tourné le dos à la justice sociale,  ces politicards ont  effacé l’intérêt général de leurs dictionnaires,  ils sont responsables de la destruction  de l’administration publique, de l’éducation nationale, de la santé publique et même de la paix sociale en promouvant le culte de l’argent roi qui est le seul critère qui vaille dans la République, le clientélisme, l’arbitraire, la ploutocratie, le gangstérisme d’Etat, la corruption, la rupture d’égalité entre les citoyens et l’irresponsabilité dans l’exercice des charges publiques. Ce qui fait de la conférence nationale une rupture dans l’histoire de notre pays.

© Crédit photo : ORTN

INESI : Pouvez-vous revenir sur les convergences de luttes à la fin 1989 et début 1990 ? Ali Saïbou a-t-il cédé face à la rue ?

SAS :  Evidemment que la rue avait eu raison du régime de la deuxième République dirigée par le Général Ali Chaibou dont le mandat de 7 ans fut écourté en plus de l’avoir dépouillé de tous ses prérogatives de chef de l’Etat par la tenue de la Conférence nationale qui avait investi une nouvelle autorité mais quelle rue ? C’est l’occasion pour moi de saluer la grandeur d’esprit du Président Ali Chaibou qui avait eu à assumer pleinement les évènements du 9 février 1991 en étant le Chef de l’État. Même si les étudiants, travailleurs et certaines couches sociales avaient participé au mouvement mais ce n’était pas dans leur intérêt, tout cela s’inscrivait dans l’agenda de ces comploteurs nourris par la haine du Niger avec une fringale du pouvoir. Ces pauvres étudiants avaient juste été des pions pour leur avènement au pouvoir peu importait le sang versé. Pour s’en convaincre assez aisément, il suffit de jeter un regard sur la situation générale du pays, de l’université, des syndicats, des agriculteurs ou des éleveurs en particulier. Pendant que ceux qui tiraient sur les ficelles s’enrichissaient depuis 1991, les plus actifs dans le combat ont vu leur cadre de vie ou d’évolution totalement déstructuré ou abandonnés à eux-mêmes.

© Crédit photo : AFP, marche souvenir de 2016

INESI : Pourquoi l’armée a décidé, dans un premier temps, de s’écarter des débats et de ne pas entraver le processus démocratique au début ? Peut-on parler de « décrispation » ?

SAS :    Il faut dire que cette épidémie de « Conférence nationale » avait envahi l’Afrique, dont le Niger, à la suite de la conférence de la Baule du 20 juin 1990, où le président Français Mitterrand avait insisté et conditionné les appuis financiers de la France à la démocratisation des régimes en Afrique en majorité  dirigés par un parti unique ou par un militaire. Cela avait suscité une méfiance entre les armées et les civils qui se croyaient désormais les plus aptes et les plus légitimes à diriger le pays et notre armée avait également pour sa part essuyé beaucoup de critiques car ayant été une composante essentielle et indispensable dans la gestion de l’État depuis le 15 avril 1974, voulait se retirer afin de préserver son honneur intact qui commençait à être trainé dans la boue par les nouveaux démocrates.  Finalement, elle avait fini par intégrer les travaux de ladite conférence. La décrispation avait été le terme employé à la mort du Général Seyni Kountché après l’accession du Colonel Ali Chaibou au pouvoir qui avait eu à libérer certains prisonniers et accepter l’ouverture démocratique avec le multipartisme. A vrai dire, il n’y a pas une crispation, il y avait des personnes qui avaient une soif inextinguible du pouvoir et d’argent et qui n’arrivaient pas à mettre en sac le Niger car le Président Kountché y veille scrupuleusement. Quel est le résultat de cette décrispation 28 ans après ? Un pays exsangue qui s’effondre !

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INESI : Certains ont parlé de volonté d’instauration d’un « apartheid » concernant la question des quotas. Qu’en pensez-vous ? Cette question est-elle toujours d’actualité ?

SAS : Cela rentrait dans la logique de partage et de positionnement du gâteau Niger  avec les perspectives de libération de l’espace publique par l’armée. Ceux qui criaient à l’apartheid le faisaient dans leurs propres intérêts surtout pas au nom du peuple  et cela dans le but d’avoir le rapport de force en leur faveur . Aujourd’hui, malgré que les quotas sont légalisés par la loi, ils ne sont pas respectés mais on ne les entend plus.

 

INESI : Comment analysez-vous les travaux de la Commission crimes et abus ? Pourquoi ? Pouvez-vous revenir sur les autres commissions (Affaires politiques, Affaires économiques, Éducation, Développement rural, Communication).

SAS :  Aucune de ces commissions qui foisonnaient avec des appellations pompeuses n’avaient atteint son objectif, même le fameux cahier de charge qui fut dressé à l’issu de la Conférence nationale ne fut jamais mis en œuvre par ceux qui l’avaient élaboré et participent à la gestion actuelle du pays. Toutes ces commissions avaient servi simplement à caser des camarades au dos de la princesse. Quant à la plus fameuse commission dénommée par la suite crimes et Abou du nom de son président tellement ses objectifs ont été dévoyés, elle était devenue un instrument de chantage et de règlement de comptes et finalement personne n’avait compris réellement sa mission.

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INESI : Certains ont parlé de « révolution infantile », de « conférence démission », de « conférence conquête du pouvoir » et d’adolescents tout-puissants « imbus de la légitimité du 9 février », réussissant à imposer leurs vues grâce à la « lâcheté et la couardise » des adultes. Qu’en pensez-vous ?


SAS :
La conférence a été qualifiée de conférence des badauds tellement le spectacle offert aux nigériens et au monde entier pendant 90 jours était indigne des hommes qui prétendaient vouloir redresser un pays qu’ils caricaturaient tout en noir. Des nigériens enregistraient certains débats à la limite du théâtre qu’ils vendaient au niveau des marchés. Il est clair que certains étudiants avaient été instrumentalisés et manipulés pour le besoin de la cause afin de leur faire dire certaines inepties qu’ils ne sont pas prêts à répéter publiquement aujourd’hui. Ce sont des erreurs de jeunesse et des lors beaucoup se sont avisés car ayant compris qu’ils furent des pions de ceux qui se projetaient déjà à la tête du Niger. La Conférence terminée, certains de ces étudiants avaient profité de certains arrangements afin de valider l’année académique et ceux qui les avaient utilisés avaient réussi à accéder au graal sans chercher à améliorer la situation de l’université et des étudiants et pire la lumière promise sur les évènements du 09 février se fait toujours attendre. Si beaucoup d’adultes s’étaient retenus face à la fougue de certains jeunes conférenciers, ce n’était pas par lâcheté mais par responsabilité qu’ils encaissaient les coups et 28 ans après on peut se rendre compte que cette fougue n’a engendré que de la ploutocratie et le cynisme dans notre société.

 

 

INESI : A-t-on tiré des leçons de la Conférence nationale souveraine ? Peut-on parler d’une impulsion neuve et d’un « renouveau politique » ? Sachant que les personnes clés du système politique actuel nigérien étaient présentes à la Conférence nationale souveraine.

SAS : Ceux qui avaient fait de la conférence nationale une tribune pour le procès du régime du Président Seyni Kountché, n’ont tiré aucune leçon de leur acte. S’ils avaient tiré une quelconque leçon, ils seraient viscéralement patriotes à l’heure actuelle en plus notre pays ne serait pas dans cette situation d’effondrement avec les nigériens livrés poings et pieds liés à la misère et à toutes les formes d’injustice sociale. En soi, l’idée d’une conférence nationale n’est pas mauvaise pour refonder un État en lui donnant une nouvelle orientation à même de le rendre plus prospère, malheureusement c’est loin du compte, la Conférence nationale de 1991 n’a servi qu’à introduire des loups dans la bergerie. Les nouveaux visages passés de l’ombre à la lumière avec à la clé l’exercice des hautes responsabilités de L’Etat furent la grande déception de l’histoire de notre pays. Près de trois décennies qu’ils ont en charge la gestion du pays, regardez comment ils ont inoculé la corruption, l’impunité et l’irresponsabilité à travers leur course folle derrière l’argent illicite en spoliant les nigériens.

© Crédit photo : ORTN

INESI : Existe-t-il la nécessité d’une nouvelle Conférence nationale souveraine ? Le résultat ne sera-t-il pas le même ? Ne faut-il pas une table rase pour dynamiser le système politico-institutionnel du Niger ?

SAS : Il va falloir un jour tenir une nouvelle conférence nationale citoyenne, une vraie pas dans le même format mais avec cette fois-ci des vrais représentants des différentes couches sociales de notre pays pour refonder la République. Le résultat ne sera pas le même parce que les motivations ne seront pas les mêmes et parce que le seul agenda devrait être comment sortir notre cher pays de l’ornière. La redynamisation du système politico-institutionnel du Niger ne peut pas venir du dispositif actuel. Il va falloir tout refonder pour donner plus de pouvoir au peuple qui est totalement dépassé par ce système qui instaure des maitres à la place de serviteurs.

 

INESI : Le professeur Fabien Eboussi Boulaga parlait d’une « affaire à suivre » concernant les conférences nationales. Qu’en pensez-vous ? Sont-elles naturellement vouées à l’échec ?

SAS : Il a parfaitement raison puisse que nous ne sommes pas à la fin de l’histoire et tôt ou tard le peuple aura le dernier mot, il vaincra en instaurant une vraie démocratie à l’opposé de cette démocratie factice. Une conférence nationale citoyenne n’échouera pas car il permet de créer des citoyens pas des électeurs à la solde des castes.

© Crédit photo : Karthala

INESI : Quelles sont vos suggestions et conseils pour une bonne gestion des affaires publiques et un renforcement du pouvoir du souverain ?

SAS :  Il faut absolument rendre le pouvoir au peuple en arrêtant de l’infantiliser par ce système hors de son contrôle et qui l’a transformé en simple électeur. Pour cela, il faut revoir carrément la Constitution et surtout doit s’imposer une Constitution non écrite par les professionnels de la politique car étant en conflit d’intérêts (on ne peut pas être juge et partie), qui permettra de donner plus de pouvoir au peuple, ce dernier aura   la possibilité de révoquer directement n’importe quel élu dès l’instant où il sera en rupture avec ses aspirations, donner le droit au peuple de recourir  au referendum d’initiative populaire et enfin la possibilité au peuple de faire abroger une loi en même temps l’initiative des lois. Tant que le peuple ne deviendra pas maitre de son destin rien ne changera sa misérable situation.

© Crédit photo : Glez

INESI : Quelles peuvent être les modalités d’instauration d’une démocratie participative au Niger ?

SAS :  Pour restaurer la démocratie participative, il faut rendre le pouvoir au peuple à travers la Constitution car à l’heure actuelle le peuple est dépossédé de tout pouvoir, il est réduit à voter tous les 5 ans et sans moyens de contrôler directement ceux qui le représentent entre deux élections. Ce qui conduit à tous les abus que nous constatons au quotidien.

 

INESI : Faut-il repenser la démocratie et le système politique nigérien ? Faut-il rompre avec le multipartisme et la « transhumance politique » ? Que pensez-vous des concepts endogènes traditionnels ?

SAS :  Absolument il faut repenser cette fausse démocratie et tout le système politique avec des politiciens professionnels complotant au quotidien contre le peuple pour leur propre intérêt et la base de cette réforme inédite doit être la Constitution.

© Crédit photo : SeneNews

 

INESI : Quelles sont les mécanismes à instaurer pour moraliser la vie publique au Niger ?

SAS :  Pour moraliser la vie publique, il faut d’abord une obligation de transparence dans le financement des partis politiques, la rémunération du président, des ministres des députés et autres hauts responsables de l’Etat doit être plafonnée en dessous du million car comme on dit que quand on gagne comme le peuple, on légifère pour le peuple.  Ensuite, il faut interdire à tous ceux qui ont des contentieux avec la justice d’exercer une fonction politique. Il faut également plafonner les dons et de manière à empêcher la prise en otage des politiciens par les plus riches. Enfin, il faut donner au peuple la possibilité de contrôle les élus de façon à contrecarrer les conflits d’intérêts qui sont prégnantes.

 

INESI : L’armée doit-elle avoir un rôle primordial dans la politique nigérienne ?

SAS : L’armée avec le patriotisme et les valeurs civiques qu’elle cultive ne doit pas être en marge dans le processus de développement de notre pays. L’armée n’a pas vocation à faire de la politique mais elle a toute sa place dans l’édification d’un Etat moderne pas seulement en assurant la défense ou en faisant la guerre. C’est justement au peuple (pas les professionnels de la politique qui la verront toujours comme une menace) de définir les contours de la participation de l’armée dans la gestion de l’Etat.

© Crédit photo : CODESRIA

 

INESI : Que pensez-vous de la résurgence périodique de la question ethnique au Niger ?

SAS :  C’est une évidence que certains politiciens font recours à ces arguments moyenâgeux pour  parvenir à leur fin, c’est-à-dire obtenir un mandat. Seulement, c’est à la fois une véritable bassesse et une trahison envers sa patrie en contribuant à diviser le peuple qu’on a l’obligation d’unir pour une unité d’action car la force réside indéniablement dans l’union de tous les enfants d’un pays au nom d’un intérêt général.

© Crédit photo : Daniel Chabanier

INESI : Quelle est votre analyse des présidentielles à venir ?

SAS :  Les élections de 2021 marqueront sans aucun doute le passage du témoin d’un civil à un autre pour la première fois dans notre pays. L’importance de l’évènement devrait motiver le pouvoir en place à créer les conditions de totale transparence et de sérénité dans le déroulement du processus. Malheureusement, le pouvoir est plus préoccupé à mettre au point une stratégie pour garder le pouvoir dans son camp en occultant totalement ce qui pourrait résulter après les élections et ses conséquences désastreuses qu’un processus bâclé pourrait générer au grand préjudice de notre pays. A mon avis, tout est possible même si on a l’impression que le jeu est verrouillé car le peuple est de plus en plus conscient des grands enjeux qu’il y a derrière les élections au vu de ce qu’il a traversé durant cette décennie.

Par L'INESI Le 5 Août 2019