INESI – Vous êtes le Ministre des Affaires étrangères, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’extérieur du Togo depuis 2013. Quelles sont les principaux défis auxquels vous avez fait face depuis 2013 ?

Robert DUSSEY : Les défis ont été multiples. Je ne citerai que quelques-uns. Le premier a été de repositionner le Togo comme un acteur majeur sur la scène diplomatique régionale et internationale, après presque deux décennies de rupture de coopération. Le deuxième a été d’attirer les investisseurs étrangers vers mon pays, suite aux réformes profondes que le Gouvernement a opérées afin d’assainir le cadre des affaires et d’offrir les meilleures conditions de garantie et de sécurisation des investissements. Il s’agit en fait de vendre l’image du Togo comme carrefour incontournable du business en Afrique de l’Ouest. Pour finir, je mentionnerai la redynamisation et l’extension du réseau diplomatique du Togo, avec pour  objectif d’en faire un puissant outil au service du développement national.

 

 

INESI – Quelle est la place du numérique dans votre institution ? Le Togo avait-il une diplomatie du cyber avant l’adoption de la loi du 6 décembre 2018 sur la Cyber-sécurité et de lutte contre la cybercriminalité ?

Robert DUSSEY : En réalité, le Togo n’a pas à proprement parler une diplomatie du cyber, comme vous le dites. Cependant, le ministère des affaires étrangères du Togo  et son réseau diplomatique, en tant qu’institutions modernes, utilisent différents outils du numérique, non seulement comme moyen efficace de communication mais aussi comme instrument pour l’amélioration des prestations qu’ils offrent aux usagers du service public.

Processus irréversible, le numérique et l’internet prendront une place de plus en plus grande dans la vie et le mode de fonctionnement des sociétés. Le net est devenu un espace commun où se développent diverses sortes d’activités : commerciales, scolaires et universitaires, bancaires, etc. Le cyberespace est aussi, malheureusement, le théâtre d’actes malveillants dont il faut se prémunir à travers la mise en place d’un cadre juridique adéquat.  C’est tout le mérite de la loi sur la cyber-sécurité et la cybercriminalité adoptée par le Togo le  06 décembre 2018. Avec le vote de cette loi, le Togo actualise son système pénal national, au moyen d’une modernisation des incriminations du droit pénal classique et d’un réaménagement des instruments procéduraux au regard des exigences de l’environnement numérique. Il était devenu nécessaire de faire en sorte que nos activités en réseaux ne virent pas au cauchemar à cause des cybercriminels.

 

 

INESI – Avez-vous ratifié la Convention de l’Union africaine sur la Cyber-sécurité et la protection des données à caractère personnel ? Comment appréhendez-vous cette convention dans la zone CEDEAO ?

Robert DUSSEY : Le Togo n’a pas encore ratifié la Convention de l’Union africaine signée le 27 juin 2014 à Malabo sur la Cyber-sécurité et la protection des données personnelles mais cela ne saurait tarder. Tout en saluant les initiatives de la CEDEAO sur cette thématique, nous pensons que les solutions à la cybercriminalité doivent être recherchées à une échelle globale car le phénomène transcende les frontières des Etats et même des régions. Le cyberespace est, à n’en point douter, la matérialisation concrète du concept de village planétaire. Or, nonobstant l’ampleur quasi internationale prise par la Convention de Budapest, établie le 8 novembre 2001 par le Conseil de l’Europe et signée par une soixantaine de pays y compris non européens, les réactions à ce phénomène se situent, généralement, à un niveau national ou régional. Il serait intéressant que l’ONU prenne le leadership pour faire adopter un instrument juridique à vocation universelle afin de réguler les activités sur le net.

 

 

INESI – La diplomatie togolaise a enregistré des succès ces dernières années. Quelles sont les principales clés de réussite que vous avez pu impulser ?

Robert DUSSEY : Comme vous le dites, le Togo a enregistré de remarquables succès sur le plan diplomatique ces dernières années. Ceci est le résultat d’une nouvelle impulsion, insufflée par le Président de la République, S.E.M. Faure Essozimna GNASSINGBE, qui a demandé aux acteurs de la diplomatie togolaise de travailler à redorer l’image de marque de notre pays, à rendre effectif l’engagement du Togo, à contribuer significativement à la construction d’un monde pacifique, juste et équitable, et surtout à mettre l’action diplomatique au service du développement national à travers la coopération internationale.

C’est fort de cette vision que le Togo a organisé avec succès en octobre 2016, le Sommet extraordinaire de l’UA sur la sécurité et la sureté maritimes et le développement, qui a adopté la Charte de Lomé sur le sujet. Cette Charte s’appuie sur la Stratégie africaine intégrée pour les Mers et les océans à l’horizon 2050, adoptée en janvier 2012 par la Conférence des Chefs d’Etat et de Gouvernement de l’UA, et traite des devoirs des Etats ainsi que des mesures qu’ils doivent prendre pour lutter efficacement contre toutes les formes d’insécurité en mer.

De même, le Togo a mis son leadership au service de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qu’il a présidée pendant un an avec à la clé des résultats tangibles comme la résolution de la crise politique en Guinée-Bissau et la promotion de la libre circulation des personnes et des biens en Afrique de l’Ouest.

Le Togo a également organisé et abrité de grandes rencontres internationales, notamment le Sommet Conjoint des Chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO et de la CEEAC le 30 juillet 2018. Il faut souligner que c’est la première fois dans l’histoire des deux organisations sous régionales qu’un tel évènement s’est tenu. Ce Sommet Conjoint avait pour objectif de créer les conditions d’une paix durable et d’un environnement sécurisé dans l’espace commun aux deux régions.

Les Chefs d’Etat et de Gouvernement ont examiné en cette occasion, la situation sécuritaire générale en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale et ont noté les risques créés par la montée des défis sécuritaires, notamment en ce qui concerne le terrorisme, les trafics d’armes, d’êtres humains et de drogue, le blanchiment d’argent et notamment la cybercriminalité. Ils se sont aussi engagés à soutenir l’investissement public et privé dans tous les secteurs productifs pour une croissance inclusive afin de lutter contre la pauvreté.

 Notre pays préside aussi actuellement le Groupe Central de Négociation du Groupe ACP pour la conclusion d’un nouvel accord de partenariat avec l’Union européenne, l’accord de Cotonou arrivant à terme en février 2020.

 

 

INESI – Pouvez-vous revenir sur la Charte de Lomé (Charte de l’Union africaine sur la sûreté et la sécurité maritime et le développement en Afrique) ?

Robert DUSSEY : L’adoption à Lomé en octobre 2016 de la Charte sur la sécurité et la sûreté maritimes et le développement en Afrique a été un événement historique dans la vie du continent. En effet, avec un total de 13 millions de km2 de zones économiques maritimes et 17% des ressources mondiales en eau douce, l’Afrique a un intérêt réel à faire de cette richesse une opportunité de développement durable. Sur les 54 pays que compte l’Afrique, 38 sont des Etats côtiers, 90% des importations et exportations transitent par la mer et un nombre important des corridors commerciaux maritimes les plus stratégiques se trouvent dans l’espace maritime africain. La sécurisation de l’espace maritime africain était devenue un impératif de développement. C’est conscient de tous ces enjeux que le Togo a accepté d’organiser, conjointement avec l’Union africaine, un sommet afin de doter le continent d’un instrument juridique qui engage les Etats membres à créer des institutions nationales et régionales pour assurer la mise en œuvre de politiques appropriées pour promouvoir la sureté en mer.

 

 

INESI – Quelles sont vos relations avec Israël ? Comment sont-elles appréhendées par les autres États de la CEDEAO ?

Robert DUSSEY : Les relations d’amitié et de coopération qui existent entre le Togo et l’Israël sont excellentes. Nous travaillons davantage à mettre en place un partenariat plus dynamique axé sur le renforcement de la paix et de la sécurité, sur la coopération technique au développement en vue de l’éradication de la pauvreté. Cette coopération couvre les domaines de l’agriculture, qui est prioritaire pour mon pays, de la santé, du commerce et de l’innovation technologique.

Comment ces relations sont-elles appréhendées par les autres pays de la CEDEAO ? Je ne saurai le dire. La question devrait leur être posée. Pour notre part, nous considérons qu’en tant qu’Etat souverain, chaque pays est en droit de nouer avec d’autres pays de son choix, des partenariats qu’il juge utiles et nécessaires à son développement.

 

 

INESI – Le Président de la République Togolaise a participé, le 18 décembre 2018, à Zinder, au soixantième anniversaire de l’indépendance du Niger. Quel est l’état des relations Togo-Niger ?

Robert DUSSEY : Le Togo entretient des relations privilégiées avec le Niger. L’invitation adressée par le Président Mahamadou Issoufou à son homologue et frère du Togo à l’occasion de la célébration du 60ème anniversaire de l’indépendance du Niger est la preuve de la qualité des relations de fraternité et de franche collaboration qu’entretiennent les deux pays.

 

 

INESI – Existe-t-il un partenariat privilégié entre le Togo et le Niger ? Travaillez-vous en commun au niveau de la CEDEAO, de l’Union africaine ou dans d’autres institutions internationales ?

Robert DUSSEY : Notre appartenance commune à plusieurs organisations régionales nous rapproche. Bon nombre de positions prises par nos États sur diverses questions internationales sont discutées et concertées dans ces enceintes au préalable. Je vous le confirme, les liens entre le Togo et le Niger sont forts.

 

 

INESI – Pouvez-vous revenir sur les relations commerciales avec le Niger ?

Robert DUSSEY : Elles sont diverses et variées. J’évoquerai simplement deux éléments structurants des relations commerciales entre le Togo et le Niger. D’abord, celui ayant pour pôle de concentration le Port autonome de Lomé qui permet la desserte des pays de l’hinterland, dont le Niger, qui est le 5ème client du Togo. Ensuite, il y a la communauté nigérienne qui est l’une des plus importantes au Togo. Les frères et sœurs du Niger sont très actifs dans le commerce et constituent un maillon essentiel du tissu économique du Togo.

 

 

INESI – La première phase des négociations pour l’accord ACP-UE devant remplacer l’accord de Cotonou, s’est clôturée à Bruxelles le 21 décembre 2018. En tant que Négociateur en Chef pour le Compte des États ACP, quels bilans en tirez-vous ?

Robert DUSSEY : Le 18 décembre 2018 à Bruxelles, le Commissaire Neven MIMICA, négociateur en Chef de l’UE et moi-même pour le compte du groupe ACP, avons officiellement clôturé le premier round de négociation de l’accord post-Cotonou, mené par le Groupe Central de négociation au niveau des Ambassadeurs ACP et les hauts fonctionnaires de l’Union européenne. Le bilan de cette phase est positif car les deux parties sont parvenues, dans un délai court, à un consensus sur l’esquisse de la structure du prochain accord, sur sa durée qui sera de 20 ans au moins avec la possibilité de révisions périodiques si les parties le jugent nécessaire. Nous nous sommes également accordés sur la nature du prochain accord de partenariat. Celui-ci sera un accord unique, comportant un socle commun et trois protocoles régionaux (Afrique, Caraïbes et Pacifique) qui revêtiront ensemble un caractère juridiquement contraignant.

Tout en saluant cette avancée notable, nous devons reconnaitre que le travail qui reste à accomplir est colossal.

 

 

INESI – N’y-a-t-il pas une division entre les États ACP avec la nomination pour la première fois d’un négociateur en chef de l’UA pour cet accord également, Carlos Lopes ? L’UA a voulu écarter le Groupe ACP des négociations lors de l’adoption de la Décision relative à la position commune africaine pour la négociation d’un nouvel accord de coopération avec l’Union européenne, du Conseil Exécutif de l’Union africaine, le 19 mars 2018, Kigali (Rwanda). Toutefois, devant l’impossibilité juridique d’une telle perspective voulue par l’Union africaine, lors du Sommet extraordinaire de l’Union africaine des 17 et 18 novembre 2018, « il a été convenu que le groupe ACP continuerait de négocier avec l’UE, mais qu’un collectif de pays africains coordonné par l’UA sera créé en son sein ». Pourquoi ce soudain réveil de l’UA alors qu’en 1997-1998, elle n’a pas participé aux négociations visant à mettre en place l’accord de Cotonou ?

Robert DUSSEY : Il n’y a aucune division au sein des Etats ACP, qui ont, ces derniers temps et à de multiples occasions, rappelé leur volonté de rester un groupe uni et solidaire.  Il se trouve simplement qu’à un moment donné, les langages n’ont pas été compris de la même manière de part et d’autre. Je peux vous rassurer que les incompréhensions se sont dissipées et que les choses sont rentrées dans l’ordre. Sur les 79 Etats ACP, 48 sont africains. Alors, quoi de plus normal que le continent le plus représenté cherche à coordonner les positions de ses membres afin de s’assurer que leurs intérêts stratégiques sont bien défendus ? Cette démarche s’inscrit d’ailleurs dans la droite ligne des récentes réformes de l’UA selon lesquelles le continent parlera désormais d’une seule et même voix. Il ne s’agit pas non plus d’un réveil tardif de l’UA. Notez simplement que le monde a beaucoup changé entre la fin des années 90, moment des négociations de l’accord de Cotonou, à aujourd’hui. L’UE par exemple est passée de 15 membres à 28-1 Etats membres aujourd’hui. En Afrique, on est passé de l’Organisation de l’Unité africaine à l’Union africaine, avec une nouvelle vision, une farouche détermination à accélérer le développement et l’intégration des peuples et des économies du continent.

 

 

INESI – Quelle est la position officielle des États ACP pour le futur accord de 2020 ? La Commission avait adopté, le 12 décembre 2017, une proposition de directives de négociation au Conseil (adoptée par le Conseil le 22 juin 2018) dans laquelle elle proposait déjà un accord avec un socle commun et trois pactes régions dont le Pacte UE-Afrique (qui serait conclu avec l’Union africaine) reprenant les anciens partenariats stratégiques UE-UA. La Commission a donc « orienté » les négociations dès le début de l’année 2018 avant la réunion du Conseil des ministres ACP-UE de mai 2018. Que pensez-vous de cette situation ? La vision de la Commission ne semble pas éloignée de celle du livre vert de 1997 et des problématiques migratoires qui ont failli faire dérailler le processus de négociation de l’accord ACP-UE en février-mars 2000.

Robert DUSSEY : Je pense que c’est de bonne guerre. Dans les préparatifs d’une négociation aussi importante que celle du partenariat ACP-UE, il est d’usage que chaque partie détermine ses objectifs, ses  priorités et les moyens qu’elle entend mettre en œuvre pour préserver ses intérêts. C’est ce que l’UE a fait à travers l’adoption de ses directives de négociation. Les ACP ont aussi adopté leur mandat de négociation. Les deux documents n’ont pas la même vision de ce que serait le prochain accord. Qu’arriverait-il si chacun restait campé sur ses positions initiales de négociation en les tenant pour intangibles ? On ne peut recourir qu’à des concessions si l’on souhaite faire avancer les discussions. Ces ce que les ACP ont fait lors de leur dernier Conseil des ministres en adoptant une décision qui permet la négociation de Protocoles régionaux, dans le cadre d’un engagement unique. Il ne s’agit pas exactement de la position de départ de l’UE, moins encore celle des ACP, mais d’un compromis.

Quant à la question migratoire, elle constitue aujourd’hui encore, malheureusement, une préoccupation pour l’Europe et les ACP, principalement l’Afrique. Les deux parties n’ont pas la même approche de solution mais je suis convaincu que nous trouverons ensemble un terrain d’entente.

 

 

INESI – Votre formation d’universitaire, vous sert-elle dans vos activités à la tête de la diplomatie ?

Robert DUSSEY : Oui, énormément !

 

 

INESI – Pouvez-vous conseiller à nos lecteurs trois ouvrages qui vous ont marqué ?

Robert DUSSEY :

  • les Saintes écritures ;
  • la critique de la raison pure, d’Emmanuel KANT, et
  • l’Enfant noir, de Camara Laye.

 

 

INESI – Avez-vous un message pour les jeunes et la future génération ?

Robert DUSSEY : Je dirais aux jeunes qu’ils doivent constamment garder à l’esprit qu’ils sont les artisans du monde dont ils rêvent. Je les encourage à être audacieux et à se battre avec une farouche détermination pour défendre leurs convictions et réaliser leurs ambitions. On n’y parvient que par la foi, le travail et la discipline.

 

Par l’INESI le 08 février 2019