Dans cet entretien accordé à l’INESI, NGOMBULU YA SANGUI YA MINA BANTU LASCONY revient sur la question des enfants talibés au Niger dans une perspective comparative avec des pays comme le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Côte d’Ivoire. Il diagnostique ce « mal » qui ronge certains de ces pays et propose des solutions pour y remédier par le Haut.

INESI : De prime abord, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs, pour savoir qui vous êtes et ce que vous faites de façon générale avant d’en venir à la question qui nous intéresse aujourd’hui.

 

N-Y-S-Y-M-B LASCONY : Je m’appelle NGOMBULU YA SANGUI YA MINA BANTU LASCONY.
NGOMBULU YA SANGUI YA MINA BANTU est mon prénom, qui signifie en langue Kongo « le lion de la brousse qui dévora les braconniers ». LASCONY est mon patronyme. Je suis chercheur pluridisciplinaire, documentariste, historiographe, écrivain, conférencier, globe-trotteur. Globe-trotteur. Mon compteur de voyage affiche 98 pays. J’ai séjourné dans 419 villages africains répartis en 29 pays. J’ai fait 37 îles des Caraïbes sur 52, je sors d’Haïti. J’ai fait quasiment toutes les régions d’Europe, l’Asie est le continent que je connais le moins, quoi que j’ai fait un pays d’Asie mineur. J’ai fait les 5 continents en tant que globe-trotteur mais, je travaille spécifiquement sur l’Afrique et sa diaspora historique d’où ma navette entre le nouveau monde et le continent.

 

INESI : Vous avez fait un documentaire sur les talibés, notamment ceux du Sénégal, du Mali, de la Gambie, du Burkina Faso et du Niger. Qu’est-ce qu’un enfant talibé ? Pouvez-vous nous expliquer cette situation pour qu’on puisse appréhender ce qu’il en est.

 

N-Y-S-Y-M-B LASCONY : À la base, je n’étais pas parti dans ces pays pour faire un documentaire sur les talibés, mais en tant que chercheur, puisque je travaille sur l’histoire des empires, j’ai donc travaillé sur les pays de la Boucle du Niger spécifiquement. Et comme à chaque fois, lorsque je fais des voyages professionnels, je me déplace souvent avec femme et enfants. Il m’arrive de m’installer dans un pays pour une certaine période. Quand mes enfants étaient encore petits, j’étais un peu obligé de les faire scolariser sur place pour mieux m’imprégner de la situation, d’autant plus que je veux connaitre le fonctionnement des sociétés africaines. Parce qu’avant de soigner un mal il faut d’abord le diagnostiquer.

Je voulais savoir comment nous sommes passés des grands-empires à des micro-États qu’on pourrait qualifier de « Républiquettes ». J’ai été dans pas mal de pays dans lesquels j’ai même enseigné. Ça a été le cas du Niger où j’ai donné des cours éphémèrement et me suis lié d’amitié avec pas mal de gens. C’est en les fréquentant que j’ai subitement découvert une réalité qui m’échappait. En Afrique centrale dont je suis originaire (plus précisément du Congo), nous avons aussi des enfants de la rue, mais ce phénomène n’est pas aussi grave qu’à l’Ouest du continent parce qu’en Afrique centrale, notamment en RDC, un pays quand même peuplé de 80 millions d’habitants, on a le phénomène des « shegué » : ce sont des enfants de la rue, un phénomène plus lié à la pauvreté. Tandis qu’en Afrique de l’Ouest, dans les pays notamment cités (Sénégal, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Niger, Burkina Faso, Mali, Côte d’Ivoire, le nord particulièrement de la Côte d’Ivoire), ce problème est lié à la religion. C’est-à-dire des parents, qui souvent connaissent très mal le coran, pensent qu’il faut envoyer leurs enfants auprès d’un marabout souvent considéré à tort comme un saint, pour étudier le Coran, le livre saint des musulmans et apprendre l’humilité. Ce que les parents ne comprennent pas, c’est que ces marabouts, déjà, n’ont pas à la base de moyens pour nourrir ces enfants : ils ont déjà du mal à boucler leur fin de mois afin de nourrir correctement leurs propres progénitures. Ainsi, une fois ces enfants à leur charge, ils les instrumentalisent pour qu’ils aillent récolter des fonds. Ceux-ci ne servent pas toujours à les nourrir, mais à améliorer les conditions de vie du marabout lui-même. Je ne voudrais pas ici jeter l’opprobre sur tous les marabouts parce que je suppose que comme dans toutes les professions il y a des gens qui font correctement leur boulot et ceux qui le font mal, voire très mal. Mais il faut savoir que marabout ne devrait même pas être une profession, c’est une vocation. Enseigner un livre religieux est une vocation, pas un métier. Et malheureusement beaucoup de marabouts – pour ne pas dire la plupart des marabouts véreux se servent de ces enfants qui sillonnent des grandes artères pour récolter une certaine somme. Et quand ces derniers n’atteignent pas cette somme à la fin de la journée, ils sont battus et ça, ça me révolte. Cette réalité est connue de tous. C’est là où je me suis interrogé sur ce phénomène. C’est ainsi que l’idée de faire un documentaire sur ce sujet m’est venue à l’esprit.

Ce qui m’a quand même frappé à Niamey, notamment en traversant le premier pont, – c’est là où j’ai rencontré les premiers talibés du Niger – je les ai vus avec, non pas des bàttu – parce qu’au Sénégal et au Mali on les voit avec une grosse boite de tomate vide – mais au Niger, bizarrement, ils avaient des assiettes creuses, ce qui donnait à leur principale activité (la mendicité) un aspect plus esthétique, plus attrayant– si je peux me permettre. Je préférais déjà l’assiette argentée à la bàttu, c’est-à-dire à la boite de tomate rouillée. J’ai sillonné pas mal de quartiers à Niamey pour voir ce phénomène de plus près, car je ne pensais pas qu’il y en avait autant qu’ailleurs. J’ai été à Lacouroussou, Gamkalley, Harobanda, quartier Abidjan, près du marché central, au Centre-ville, même sur les routes extérieures, jusqu’à Makalondi, vers la frontière du Burkina Faso. J’ai essayé de voir comment les choses se passaient et là je me suis rendu compte que la situation était la même qu’ailleurs.

Le seul pays de tous ceux que j’ai visités où je n’ai pas rencontré de talibés c’est la Gambie. Mais c’est parce que la Gambie a e été longtemps dirigé par un homme qu’on pourrait qualifier de fou, Son excellence, professeur, docteur, El hadj Yaya Jammeh, au vu de certaines de ses décisions. Dans certains cas, un fou peut être utile. C’est Jammeh qui a décrété la scolarité obligatoire et a commencé à traquer les marabouts qui se servaient de leurs talibés.
Conclusion, la Gambie a réussi à éradiquer ce phénomène– peut-être pas complètement – mais en tout cas la présence de talibés n’est pas flagrante en Gambie. Moi je n’en ai pas rencontré. Tandis qu’au Niger on les voit partout et ce qui me choque c’est qu’il y a des gens, qui vont à la mosquée pour faire leurs 5 prières quotidiennes, mais qui demeurent insensibles au sort des talibés. Comment peut-on aller prier Dieu, un être qu’on n’a jamais vu physiquement et rester insensible à ses créatures. Parce que tous ces enfants, avant d’être nos enfants, appartiennent d’abord à Dieu. Comment des gens qui évoquent Dieu dans toutes leurs conversations sont aussi insensibles ? Je ne trouve aucune cohérence entre la foi affichée par certains fidèles et leurs comportements.

Par exemple, à l’intérieur du pays, au Niger, pour ne pas citer le nom de la localité, j’ai vu une dame qui cuisinait et vendait de la nourriture aux passants, comme on en trouve un peu partout dans nos villes. A un moment donné, je me suis arrêté pour manger parce que j’avais faim. J’étais avec ma famille. Lorsque nous avons fini de manger, des gosses nous guettaient à distance. Je pensais qu’ils faisaient partie de la famille de la dame, mais en fait, c’était des talibés. Dès que nous avons fini de manger, ils se sont rués sur nos restes. Mon premier réflexe a été de saisir ces assiettes, car j’étais très mal de voir des êtres humains, des enfants de surcroit, se gaver de nos restes. Ce ne sont pas des chiens ! Mes enfants venaient de se gaver de bons mets, je trouvais inacceptable que ceux des autres ne puissent pas bénéficier du même traitement. Dépassé, j’ai demandé à la dame qui cuisinait de leur servir un repas chacun. Quand j’ai vu l’addition j’ai été interloqué, ça ne faisait même pas plus de 1 000 francs CFA pour les 9 enfants. J’ai dit à la dame : « tout à l’heure, je vous ai vu faire la prière. Mais comment pouvez-vous prier Dieu et laisser passer cette situation ? Si vous ne pouvez pas leur service des repas, faites-en sorte qu’ils ne soient pas autour parce qu’il est anormal que des enfants puissent manger les restes de vos clients ». Même les chiens en Europe n’en voudraient pas. Imaginez dans nos pays, d’autant plus que le Niger est l’un des plus grands producteurs d’uranium, que dans un pays aussi riche en matières premières, qu’on puisse trouver une situation aussi désolante. J’insiste sur le fait que le déficit de l’homme noir est lié à ce genre de situations. Quels que soient nos théories ou bagages intellectuels, si nous ne réglons pas nos problèmes de base, l’Afrique ne pourra jamais combler son déficit d’image. Je suis victime de ce déficit en tant qu’Africain bien que cette situation n’existe pas dans mon pays.

Pour résumer : la situation des enfants de la rue est l’une de mes plus grosses préoccupations. En aucun cas je ne pourrai ignorer ce phénomène. Le Niger n’est pas le cas le plus grave parce que ce n’est pas un pays surpeuplé. Il est certes immense mais, le désert occupe une très grande superficie. Il y a une concentration de talibés dans les villes et aucun quartier n’est épargné, y compris le centre-ville. Les grandes artères de Niamey et celles d’autres villes sont infestées de mendiants et les gens s’en accommodent. Quand on vit dans un pays et qu’on voit une aussi triste réalité, on finit parfois par s’immuniser. Personnellement, je ne peux pas supporter cela. L’une des raisons qui m’éloigne de ce beau pays qui est le Niger ainsi que les autres, c’est le phénomène des talibés. Quelqu’un de normal ne pourrait jamais s’y habituer, surtout lorsqu’on a soi-même des enfants. Chaque enfant talibé me rappelle mes propres enfants. En tant qu’enseignant, mon souhait est de voir ces gamins sur les bancs de l’école. Ils sont l’avenir de nos pays, du Niger en particulier. Souvent nous pensons bien faire en envoyant les enfants dans les madrasas. Ce qui n’est pas une mauvaise chose, car Dieu appartient à tout le monde. Le problème est que dans les madrasas les enfants n’apprennent pas spécialement le coran. Ils en sortent mendiants. Une chose m’a vraiment frappé après plusieurs années d’observation, la seule sourate que ces talibés retiennent du coran c’est celle qui permet d’implorer la miséricorde. Ils s’en servent pour solliciter l’aumône, alors que dans aucun passage, le coran n’encourage la mendicité. On étudie le coran pour s’élever spirituellement, religieusement. Voilà en gros ce que j’avais à dire par rapport à votre première question.

© Crédit photo : N-Y-S-Y-M-B LASCONY (Devant l’EMIG, mars 2013)

 

INESI : Vous avez répondu dans cette question à d’autres questions sur le fait de savoir s’il y avait un modèle économique derrière les écoles coraniques. Comment expliquez-vous le silence sociétal sur l’éducation de ces enfants et la bombe idéologique cachée au regard des problématiques d’extrémisme religieux actuel ?

 

N-Y-S-Y-M-B LASCONY : Lorsqu’on vit dans des sociétés majoritairement musulmanes, il y a la crainte du marabout. Parce que le marabout c’est celui qui jette aussi les mauvais sorts. Donc les gens se disent, si nous dénonçons les marabouts, ils pourraient rendre notre vie infernale.

Conclusion : par la crainte du marabout on s’accommode d’une situation qu’au fond de soi-même on n’accepte pas. Parce qu’il y a des silences complices, des silences coupables plutôt. Généralement, lorsque l’on voit des situations injustes, on devrait les dénoncer. Beaucoup de gens sont conscients de la situation. Pour vous donner l’exemple le plus simple : dans le cas du Niger, je ne sais pas s’il y a des auteurs qui ont pris le risque d’écrire là-dessus, je parle bien de risques, mais au Sénégal on a quand même deux célèbres auteurs qui ont « osé ».
Le premier ouvrage est La grève des bàttu d’Aminata Sow Fall et le deuxième est L’aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Mais ces auteurs ont romancé leurs ouvrages : or, roman égal fiction égale imaginaire. Ils ont dénoncé des faits sans les dénoncer en fait. La meilleure façon de dire la vérité c’est de la dire crument. Et moi, en optant pour le documentaire, j’ai voulu faire clairement passer le message. J’aurais pu faire une fiction, prendre des acteurs et faire semblant. D’ailleurs, avant de vous accorder cette interview, j’ai voulu vous projeter le film que je ne diffuse pas publiquement pour des raisons personnelles et d’éthique parce que je ne suis pas là pour nourrir les préjugés sur l’Afrique. Je ne veux pas renforcer ce catastrophisme. Mais la raison pour laquelle la plupart de mes congénères nigériens font silence autour de la question c’est plus par crainte du marabout, mais aussi parce que la société a fini par s’accommoder de cette situation. Si la société ne l’acceptait pas, cette situation n’aurait pas perduré.

Le phénomène des talibés a commencé avant ma naissance et a probablement encore un bel avenir. A mon humble avis, il nous faudra des « kamikazes culturels » pour briser les digues afin que certaines mœurs puissent définitivement disparaitre. Le cas des talibés ne se résume pas à un simple problème sociétal, c’est un fléau parce que la plus grande richesse du Niger ce n’est pas ses matières premières, son uranium, mais la jeunesse de sa population. Le Niger peut se réjouir d’avoir une population jeune et une jeunesse dynamique que j’ai d’ailleurs découvert en octobre 2016 au Symposium du projet de lancement du mémorial Thomas Sankara qui s’était déroulé à Ouagadougou : le Niger a été surreprésentés du fait de la proximité géographique avec le Burkina. J’y ai découvert une jeunesse dynamique que je n’avais même pas vue à Niamey pendant ma période de recherches. Je ne peux donc pas comprendre comment dans un si beau pays comme le Niger, ce phénomène puisse perdurer. Les Nigériens sont des gens réputés pour leur simplicité, quiconque a mis les pieds à Niamey, n’en ressort qu’avec de bons souvenirs mais la situation des talibés, nous autres qui avons une certaine sensibilité, qui nous réclamons du panafricanisme, ne pouvons l’accepter. D’autant plus qu’il y a quand même un contraste dans un pays où l’on voit des belles villas, des gens construisent des grandes maisons et c’est peut-être ce qui pousse certains barons politiques à élever leur mur de haut pour ne pas affronter cette triste réalité. J’ai beaucoup de mal à comprendre qu’en Afrique où l’on entretient souvent de bons rapports de voisinage (l’enfant du voisin est le tien), qu’on puisse rester insensible à cela. J’ai été très choqué par tout ce décor, d’un côté des immenses villas avec des murs très hauts et de l’autre des gamins sillonnant désespérément les grandes artères. Dans un pays comme le Congo, qui est loin d’être un modèle, ça ne passe pas. La situation des talibés au Congo aurait déjà provoqué une révolution. En RDC, on a eu le phénomène des enfants sorciers mais de nombreuses voix s’élèvent parmi la population pour dénoncer cette manipulation. Des pasteurs véreux qui inventent des histoires pour soutirer de l’argent en disant qu’ils peuvent exorciser ces enfants sorciers. Et n’oublions pas le danger qui nous guette : ces enfants qui trainent dans la rue sont des potentielles proies pour des extrémistes religieux et demain ils pourraient s’en servir comme chair à canon. Et ils ne vont pas s’en servir contre d’autres pays mais ce sera même contre les régimes qu’ils prétendent vouloir combattre.

Donc la responsabilité revient déjà à l’Etat, le sommet doit prendre une décision en créant des brigades pour y mettre fin– l’Ethiopie vient de le faire en créant des régiments civils pour s’occuper des SDF, les vidéos sont disponibles sur la toile. Le premier ministre Abiy Ahmed, qui est pourtant musulman, a pris la résolution de mettre fin à la mendicité et aux SDF pour donner une image coquette de son pays. Donc le Niger, qui est moins peuplé que l’Ethiopie, peut plus facilement le faire. L’Ethiopie c’est 100 millions d’habitants, alors que la population du Niger ne dépasse pas les 13 millions. Donc, voyez-vous, le congolais qui balade sa caméra un peu partout, s’imprègne assez bien des situations. C’est pour dire simplement que 13 millions c’est rien. Ça peut se contenir d’autant plus que les zones rurales sont désertiques. Quand on va dans les villages au Niger, c’est vide. C’est dans les villes, les grandes villes comme Niamey, qu’on trouve vraiment du monde. J’ai été jusqu’à Assamaka, je n’ai pas vu grand monde sur les routes. Du Niger, je suis parti jusqu’à Gao qui est située à une centaine de kilomètres, je n’ai vu aucune affluence sur les routes. Je n’ai pas vu de bouchon, alors comment expliquer que dans les villes, où justement il y a les structures de l’État les plus solides, qu’on ne puisse pas prendre à bras le corps ce phénomène. On ne peut pas laisser les ONG régler seules ce problème : parce que les ONG sont financées par des gouvernements. On dit organisations non-gouvernementales, mais ce sont les gouvernements qui les financent. Les ONG n’existent que parce qu’il y a des gouvernements qui les financent et surtout des gouvernants occidentaux. Ils font de la misère africaine un fonds de commerce. Et ça, c’est grave. Il n’est pas normal qu’un continent considéré comme le plus riche en minerais puisse abriter le plus grand nombre d’ONG. En 1999, j’avais assisté à une conférence du cercle Diallo Telli à Paris, l’ancien président béninois Emile Derlin Zinsou, qui connaissait bien la situation, en était l’invité. Il avait répertorié sur le continent près de 930 ONG contre une centaine en Asie. Parmi les ONG, il y en a qui cachent beaucoup de choses : ça a été notamment le cas de l’arche de Zoé en 2007 au Tchad. Au Tchad, ce sont des tchadiens qui ont alerté les autorités, malgré leur aliénation religieuse, je dis bien aliénation religieuse, car on peut être religieux sans être aliéné. Parce que l’aliénation n’est rien d’autre que le débordement de ce qu’on ne maitrise pas. Conclusion : ces gens vont être complices des extrémistes qui demain vont se servir de ces enfants comme de la chair à canon. Et si le Niger veut avoir un avenir radieux et cela est valable pour la plupart des pays africains où ce phénomène existe, ou plutôt ce fléau existe, il faudra couper l’herbe sous les pieds des marabouts véreux.

La première des choses, est tout simplement d’’interdire la mendicité infantile. Si un marabout ne peut pas nourrir ces enfants, il ne faut pas les lui confier. On peut faire l’école coranique à la maison. A ce moment-là il faudrait juste déplacer le marabout pour qu’il vienne faire cours sur place plutôt que de les lui confier. Quand le marabout se retrouve avec une dizaine d’enfants, il est tout simplement débordé. A la base, les marabouts pour la plupart sont polygames. Ils ont trois à quatre épouses. Si on compte au minimum quatre enfants par épouse : quatre fois quatre, ça fait combien ? Ça fait 16. 16 enfants : quand on en a soit même 16, vous y ajoutez 10 ou 20, et c’est le chaos. Voilà mon constat.
Il serait bien que mes congénères nigériens puissent se rendre en Gambie, c’est un pays d’Afrique de l’ouest, ce n’est quand même pas en Afrique australe. Ils peuvent aller s’imprégner de cette expérience. Ça fait un moment que je n’ai pas été en Gambie, je ne sais pas si depuis la chute de Jammeh qui ne remonte qu’à un an, voire un an et demi, le phénomène des talibés a repris. Je ne fais pas l’apologie de Jammeh parce qu’il a fait beaucoup de conneries, mais en tout cas en ce qui concerne la situation des enfants de la rue, il est irréprochable ; quand on arrive à Banjul, la première statue qu’on voit c’est celle d’un soldat accompagnant un enfant à l’école. On a besoin de ces symboles. Et d’ailleurs en pays musulman de façon générale, les sculptures, les reproductions humaines sont interdites. Or il nous faut des iconographies pour renouveler nos imaginaires. Il y a un paradoxe chez certaines personnes qui se disent musulmans : l’Islam interdit les jeux de hasard, mais à Niamey on voit des kiosques de loterie partout. Donc en voyant toutes ces contradictions, je me dis qu’on ne peut pas toujours se réfugier derrière la religion. En fait, chacun utilise la religion quand ça l’arrange. Je précise bien que je n’ai rien contre les religions : je respecte la foi de chacun, mais lorsque l’on se sert de la religion pour instrumentaliser des enfants qui sont l’avenir de notre continent, en tant que panafricaniste, je m’insurge. Et s’il faut mener un Djihad contre ces hypocrites (qui exploitent des enfants), je le ferais.

© Crédit photo : N-Y-S-Y-M-B LASCONY (Université Joseph Ki-Zerbo, Ouagadougou, le 15 octobre 2016)

 

INESI : Dernière question par rapport aux solutions. Vous avez déjà listé quelques solutions concernant l’État et les marabouts. En ce qui concerne les personnes lambda, comment faire pour que ces personnes prennent mieux conscience de la lutte à mener pour enlever, pour extirper ces enfants-là du milieu dans lequel ils sont introduits ?

 

N-Y-S-Y-M-B LASCONY : a sensibilisation, c’est quoi ? C’est organiser des projections dans les quartiers. Je me rappelle lorsque j’étais de passage à l’université Abdou Moumouni, j’ai fait une projection qui a commencé de 18h jusqu’à 4h du matin. Les étudiants ne voulaient pas me lâcher. Ils m’ont dit ceci “nous passons des nuits entières à regarder des matchs de Manchester United alors que là vous nous emmenez de la matière”. Les films comme le mien je me propose de l’offrir gratuitement à toute personne honnête qui s’engagerait à ne pas le mettre sur les réseaux sociaux, à ne pas le diffuser sur une chaîne de télévision. Il n’y a pas que mon film, d’autres personnes ont traité ce sujet, et il faut diffuser l’information parce que vous avez eu aujourd’hui l’opportunité de voir qu’il y a des enfants qui ont des trous sur la tête. Ça, ce sont des images que je n’ai pas inventées.

Quel est le père normal qui accepterait que ces enfants se retrouvent dans cette situation ? Il faudrait déjà faire de la prévention. La prévention c’est d’alerter les familles qui s’apprêtent à confier leurs gosses aux marabouts. La moindre des choses serait de faire une enquête de moralité auprès de ces marabouts avant de leur confier ses enfants. Parce qu’une fois encore, si on généralise on tombe dans la stigmatisation et je suis conscient que dans toutes les professions il y a ceux qui font correctement leur boulot et ceux qui le font mal. Moi-même en tant que pédagogue, je sais qu’il y a des pédagogues qui font très mal leur boulot et d’autres qui le font très bien. On dit toujours qu’il n’y a jamais de mauvais élèves, il n’y a que de mauvais pédagogues. Donc de la pédagogie et de la prévention en vulgarisant la connaissance, en expliquant, en dissociant la religion et l’exploitation. En faisant le distinguo, je pense que les gens comprendront mieux la situation parce que beaucoup de gens pensent que la situation des talibés est liée à la religion. Talibé est la déformation de taliban qui signifie étudiant en Islam. Et dans le cas par exemple du Pakistan qui est un pays bien plus peuplé que le Niger, ce phénomène n’existe pas, idem au Maghreb. Qui a amené l’Islam en Afrique ? Ce sont les Arabes. Pourquoi on ne trouve pas ce phénomène dans les pays arabes ? On me dira que l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, sont des pays riches. Mais il y a des pays maghrébins pauvres. Au Maroc il y a des pauvres, idem en Algérie, etc. Je n’ai pas trouvé un seul talibé même dans les quartiers les plus pauvres de ces pays. Même en Palestine où les gens sont confinés dans des camps de réfugiés, ce phénomène n’existe pas. C’est là où il y a une concentration de réfugiés, où les gens ont du mal à vivre que ce genre de phénomènes devrait exister. Pourquoi est-ce que ça n’existe que chez nous ? Parce que nous interprétions mal les livres saints. A mon avis, la clé du problème c’est l’éducation. Plus une personne est éduquée moins elle est perméable à certaines interprétations. Le problème c’est le regard que les gens ont de la société, beaucoup en sont conscients parce que j’ai discuté avec des Nigériens. En privé, les gens se sont lâchés. Si j’étais nigérien, ils n’auraient pas dit ce qu’ils pensaient.

Un dernier exemple pour finir : en 2006 j’avais été invité par son excellence Inoussa Ousseïni, ambassadeur du Niger à l’Unesco, il m’avait invité à déjeuner avec sa délégation lors d’une visite du ministre de la culture de l’époque. Un gars parmi nous voulait accompagner son repas d’un vin. Mais à cause du regard des autres, il n’avait pas osé. Ça s’appelle de l’hypocrisie. Quand on veut faire quelque chose, il faut aller jusqu’au bout et l’assumer. Soit on ne le fait pas parce que sa conscience l’interdit, soit on le fait parce que sa conscience l’accepte. Il faut toujours obéir à son instinct, pas faire les choses par rapport aux regards des autres. L’exemple que j’ai donné par rapport à la bouteille d’alcool, c’est comme l’histoire de l’opinion par rapport aux talibés. Voilà, c’était juste pour ne pas faire d’amalgame, « je ne bois pas d’alcool parce que la société risquerait de me juger ». Je ne voudrais pas que les gens pensent que je suis contre les marabouts, mais il faut bel et bien pointer du doigt les personnes qui exploitent les enfants. Ils ont un nom et il faut les désigner ainsi. Voilà la situation.

Je compte sur des gens comme toi. Je suis très touchée par le fait d’avoir fait le déplacement depuis Rouen, c’est quand même 200/300 kilomètres pour venir à Paris me rencontrer. En tant que panafricaniste et fils du Congo, je me suis rendu au Niger et dans tous ces pays africains – j’en ai fait 29 – à mes frais avec femme et enfants pour m’imprégner des diverses situations. On ne peut pas vouloir sauver un continent sans diagnostiquer les maux qui le rongent. C’est dans le cadre du panafricanisme que je l’ai fait et tout cela a été financé de ma poche. Ma femme et moi, avons mis la main à la poche pour réaliser ce documentaire dans divers pays. J’ai souhaité prendre quelques personnes à témoin aujourd’hui ici à la librairie pour qu’ils s’imprègnent de cette situation aussi. Généralement, nous aimons évoquer notre passé glorieux, ce qui est une très bonne chose, mais ce passé glorieux ne sera crédible aux yeux des autres que lorsque nous allons nous inspirer des grandes réalisations de nos ancêtres.
Aussi longtemps que nous allons fanfaronner en diaspora sans régler les problèmes élémentaires, personne ne nous prendra au sérieux. Voilà ce que j’avais à dire.

INESI : Je vous remercie beaucoup. Et Mille mercis encore pour nous avoir accordé cet entretien.

© Crédit photo : N-Y-S-Y-M-B LASCONY (« Qu’est-ce qu’est l’architecture soudanienne ? » cours à l’EMIG, mars 2013)

© Crédit photo : N-Y-S-Y-M-B LASCONY (« Qu’est-ce qu’est l’architecture soudanienne ? » cours à l’EMIG, mars 2013)

Par L'INESIle 29 Mars 2019