INESI : Pouvez-vous vous présenter (parcours scolaire, universitaire et professionnel) ?

 

Soumaïla Abdou Sadou (SAS) : Avant tout, je tiens à vous remercier pour le travail de grande qualité que vous abattez ainsi que pour l’opportunité que vous m’offrez pour m’exprimer via vote site. Je souhaite énormément de succès et de longévité pour l’INESI ainsi qu’à tous ceux qui l’animent.

Pour parler de ma personne, je suis né en 1981 à Diffa, mon père était un agent de l’Etat, du coup j’ai eu une scolarité repartie au niveau de différents endroits de notre merveilleux pays. En résumé, j’avais décroché mon CFEPD à Keita (Tahoua), mon BEPC à Loga (Dosso) et mon Baccalauréat série C à Niamey la capitale du Niger. Après, j’ai eu une bourse pour poursuivre mes études universitaires en Algérie où j’ai décroché mon diplôme d’ingénieur d’Etat en informatique.  De retour au pays, après mon service civique national, je m’étais reconverti en enseignant d’informatique dans les instituts de formation professionnelle de Niamey avant de signer un contrat à durée déterminée au Secrétariat Permanent du Dispositif National de Prévention et de Gestion des Catastrophes et Crises Alimentaires. Avant la fin de mon contrat, j’étais admis au concours d’entrée au 3ème cycle à titre privé (réservé aux titulaires d’un diplôme d’au moins Bac+4) à l’Ecole Nationale d’Administration(ENA) où après deux ans j’ai pu me spécialiser en Administration Territoriale. Depuis lors je suis à nouveau de retour dans la formation professionnelle comme enseignant vacataire tant d’informatique que d’administration.

 

INESI : Vous êtes l’auteur de l’essai « un pays qui s’effondre », pouvez-vous nous nous expliquer les raisons qui vous ont motivé à écrire un tel ouvrage ?

 

SAS : « Un pays qui s’effondre », c’est ma vérité à moi sur notre pays depuis la tenue de la Conférence Nationale de juillet à novembre 1991. Cette grande rencontre réunissait toutes les couches sociales bien que les représentants de certaines de ces couches furent instrumentalisés par ceux qui cachaient leurs agendas personnels et qui ont pris le pays en otage. La Conférence avait pour objectif initial de produire un diagnostic sur les maux qui entravent le développement du Niger depuis son indépendance afin de le remettre sur orbite selon les « grandes gueules » de la Conférence Nationale. Par la suite, la Conférence a perdu tout son lustre, certains l’appelaient même « Conférence des badauds », c’était devenu une tragicomédie que des compatriotes ont enregistré pour vendre par la suite.

Durant les trois longs mois de la rencontre, le pays tout entier était en pause, les agents de l’Etat cessèrent d’être ponctuels dans les bureaux, certains ne partaient carrément pas au travail, préférant vaquer à leurs propres occupations. Donc, l’administration publique cessa de fonctionner comme si tous les agents étaient en congé en même temps.  Ces trois mois ont conduit à l’arrêt de la machine Niger qui tarde encore à se démarrer. C’est pourquoi j’ai trouvé que l’année 1991 est une année à même de servir comme repère en termes de date de début de l’effondrement de notre pays. Le constat est là et surtout très amer avec un pays qui est entrain de péricliter sous nos yeux. L’on ne peut parler que d’effondrement au vu de la situation de notre pays qui jadis était admiré et envié dans la sous-région et même au-delà pour son système de gouvernance orienté vers la justice sociale avec des dirigeants obsédés par l’égalité de tous les citoyens devant la loi et l’égalité des chances pour les enfants du Niger. Ainsi, j’ai profité du 25ème anniversaire, c’est-à-dire 2016, soit un quart de siècle après cette grande rencontre censée être nationale pour produire une analyse sur le chemin parcouru, pour évoquer la société née après cet évènement et proposer des solutions.

 

 

© Crédit photo : Soumaïla Abdou Sadou

 

INESI : Cet ouvrage est à mi-chemin entre le pamphlet et l’essai classique, quelle méthodologie avez-vous utilisé ? Est-ce le contenu une critique unitaire, ou encore une critique doublée de perspectives ?

 

SAS : Je peux dire que la méthodologie à consister à établir chronologiquement les faits afin de permettre aux plus jeunes de comprendre cette partie de l’histoire de notre pays. J’ai eu souvent à faire recours à la comparaison pour démontrer comment notre pays a changé considérablement ainsi que le peuple nigérien depuis la conférence nationale. Il faut aussi ajouter que c’est une démarche dialectique car en même temps que je relève des problèmes, je m’efforce de proposer également des solutions car je suis convaincu que la situation de notre pays n’est pas inéluctable.

 

INESI : Quelles sont les thématiques abordées ? A quelles conclusions êtes-vous arrivé ?

 

SAS : Plusieurs thématiques ont été abordées parmi lesquelles je peux citer : l’éclosion d’un nouveau type de nigérien, la faillite morale, la crise de l’autorité, la crise du patriotisme, la politisation de l’administration, l’absence d’idéologie dans la politique, la moralisation de la vie publique, les coups d’Etat répétitifs pour chaque fois restaurer la démocratie.

Ma conclusion est que notre pays traverse la plus grande crise de son existence, une crise multiforme et multidimensionnelle dont les remèdes sont à notre portée si nous voulons réellement nous en sortir afin d’écrire des pages glorieuses de notre l’Histoire, autrement, notre pays est appelé à vivre des heures les plus sombres.

 

INESI : Est-ce là un cri de cœur de désespérance ou d’espérance ? Pourquoi ?

 

SAS : Je peux dire les deux à la fois, je m’explique. D’abord, un cri de désespérance au vu du décrochage de notre pays caractérisé par son éternelle dernière place dans le classement de l’indice de développement humain, l’étiolement des valeurs patriotiques, morales et civiques. C’est également un cri de cœur d’espérance car notre pays n’est pas condamné à jamais à vivre cette situation de dégénérescence, parce que nous sommes de plus en plus nombreux à prendre conscience de l’obligation pour chacun d’inscrire son destin personnel dans une destinée collective, nous sommes de plus en plus nombreux à être convaincu que notre pays est ce qui nous sécurise, nous solidarise. Notre pays est le seul tremplin à même de nous permettre de développer notre potentiel en tant que peuple. Ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise.

 

INESI : Quels bilans tirez-vous de la Conférence nationale souveraine et de la dynamique qu’elle introduit ?

 

SAS : L’idée d’une conférence nationale à cette époque fut excellente en dépit du fait qu’elle soit importée car c’est toujours bien que les enfants d’un même pays s’asseyent pour analyser le chemin parcouru afin de se remettre en cause et pouvoir se projeter ensemble dans l’avenir pour un développement harmonieux et radieux. Cependant, la conférence de 1991 fut dévoyée par des esprits malins ayant leurs propres agendas n’ayant aucun lien avec le développement économique, politique, social, culturel et environnemental de notre pays. D’ailleurs ils sont nombreux aujourd’hui à réclamer une nouvelle conférence nationale, cette fois la vraie pour parler du Niger, rien que du Niger parce qu’ils se sont sentis trahis, trompés et désespérés. Nous pouvons constater que malheureusement la conférence nationale a introduit le cynisme, le culte de l’argent roi et la perte de tant de nos valeurs, jadis nos fiertés.

 

INESI : La pensée a-t-elle été décolonisée au Niger ? Quelle est la part de prise en compte de l’éducation traditionnelle dans vos activités d’enseignement ?

 

SAS : Malheureusement non, à l’heure actuelle rien n’est fait dans ce sens au contraire tout concourt à maintenir le statuquo. Ni l’Etat, ni la société civile, ni les intellectuels ne travaillent à décoloniser la pensée à travers la recherche d’une voie purement nigérienne en conformité avec nos cultures et nos traditions. Pour ma part je peux dire tant sur le plan informatique qu’administratif, les deux domaines dont je me revendique qu’il n’y a particulièrement pas une part de l’éducation traditionnelle car tout est copié de l’occident par mimétisme.

 

INESI : Pensez-vous que l’éducation dans les langues nationales doit être priorisée ?

 

SAS : Absolument, cela aura l’avantage en plus de démocratiser le savoir, de faciliter l’apprentissage puisque lorsque l’on apprend dans sa langue, la perception et la compréhension sont plus faciles et enfin cela aura un autre avantage de permettre le développement de nos langues nationales. Pour arriver à ce niveau, il faut une véritable politique volontariste de l’État.

 

INESI : Aussi, avez-vous, l’année suivante après ce premier écrit fait paraître un nouvel essai intitulé « Charlie n’est pas Nigérien », est-ce un procès pour l’Islam au Niger, ou encore contre l’Islam ?

 

SAS : C’est un ouvrage que j’avais voulu écrire au vu du choc suscité en moi par les évènements du 16 et 17 janvier 2015 à Niamey et à Zinder.  Ce n’est ni un procès pour l’Islam ni contre l’islam mais une narration des faits aux lecteurs ayant ou pas vécu ces évènements très douloureux qui avaient secoué le Niger. Ce qui permettra également de placer le lecteur au cœur de ces évènements pour une lecture complète des évènements. J’ai par la suite relevé les enseignements à tirer afin d’éviter qu’une situation similaire se reproduise dans l’avenir car ce jour-là notre pays avait efleuré le pire.

 

© Crédit photo : Soumaïla Abdou Sadou

 

INESI : N’est-ce pas finalement, cet ouvrage-ci, un essai sur l’Islamophobie et la Christophobie ?

 

SAS : Ni l’un ni l’autre, l’ouvrage n’est pas de nature à susciter une polémique, il est purement narratif, je me suis contenté d’écrire les faits pour la postérité.

 

INESI : Pour un pays laïc, quel témoignage est le vôtre, à propos de cette dissension, voire violence intercommunautaire ?

 

SAS : Concernant la laïcité, il faut préciser qu’au moins 95% des nigériens sont musulmans par conséquent, c’est à la laïcité doit s’adapter aux valeurs musulmanes pour la paix sociale au Niger. De mon point de vue les évènements Charlie n’auraient jamais eu lieu si dans un premier temps, le Président Issoufou n’avait pas dit à Paris qu’il est Charlie et dans un second temps, si le Ministre Massaoudou n’avait pas défié ceux qui voulaient organiser pacifiquement une prière suivie de prêche au niveau de la grande mosquée de Niamey. C’est une évidence que la communauté musulmane et la communauté chrétienne ont toujours vécu en parfaite harmonie, il est clair que certains individus qui avaient animé ces violences n’ont rien de musulmans. Donc on ne peut pas donner une dimension de conflits intercommunautaires ou interconfessionnelles à ces évènements. C’est pourquoi j’avais relevé les leçons à tirer.

 

INESI : Qu’est-ce qui fut votre motivation ?

 

SAS : J’ai été terriblement choqué ce jour-là par la violence qui sommeille dans le cœur de certains de mes compatriotes. Cette colère qui a failli faire basculer notre pays du côté obscur. Je voulais démontrer que l’esprit Charlie ayant occasionné toutes ces pertes ne fait pas partie de nos valeurs qui sont celles de la paix, de l’amour et de la tolérance.

 

INESI : Que pensez-vous des Intellectuels Nigériens en général ?

 

SAS : Les intellectuels nigériens ne semblent pas trop être emballés par les débats publics afin d’élever le niveau de culture générale de la population. De façons générale la chose intellectuelle n’a pas une grande importance actuellement dans la vie publique au point où on a l’impression que les intellectuels n’ont aucun rôle à jouer dans le développement de notre pays. Les intellectuels sont majoritairement occupés par la course à l’enrichissement au lieu de la promotion de la science dont ils ont la maitrise. Dans le même ordre, les intellectuels ne semblent pas se donner les mains les uns aux autre afin de créer des Think tank ou des cercles de réflexion sur des thématiques en lien avec leurs spécialités à même d’avoir un impact considérable dans le processus de développement de notre pays.

 

INESI : Quel est votre sentiment vis-à-vis des jeunes ?

 

SAS : Un pays se construit sur la solidarité générationnelle, chaque génération a l’obligation d’œuvrer inlassablement au nom des futures générations pour offrir à ces dernières un meilleur cadre de vie. Malheureusement, ceci ne semble pas être la dynamique dans notre pays. Les premiers dirigeants du pays, après l’indépendance avaient œuvré dans ce sens, malheureusement pour notre pays avec cette génération de la conférence nationale, cette logique est brisée par ceux-là qui avaient largement profité de la solidarité nationale et générationnelle, ce qui fait qu’aujourd’hui la jeunesse est marginalisée, victime de nombreuses injustices sociales. Nous constatons que tout le monde parle de la jeunesse sans réellement se préoccuper du sort de celle-ci. Cette jeunesse est plus exploitée pendant les périodes de campagnes électorales pour élire des personnes indifférentes à sa situation. Or, le plus grand atout de notre pays c’est l’extrême jeunesse de sa population, 70% a moins de 25 ans. C’est indéniablement une belle carte à jouer pour son développement pour un avenir radieux à condition de relever les défis de l’éducation et de la formation.

 

INESI : Que pensez-vous du devenir littéraire nigérien ? De l’écriture à l’édition ?

 

SAS : La littérature de manière générale connait un reflux avec les jeunes qui lisent de moins en moins, il est très fréquent de voir un élève finir tout son cycle scolaire sans avoir lu un seul ouvrage. Ce qui a un impact considérable sur le niveau de la jeunesse. Dans ces conditions, écrire n’est pas toujours facile car chaque écrivain veut être lu et encouragé par l’achat de ses ouvrages. Quant à l’édition, il faut plutôt parler d’auto édition car c’est à l’écrivain de prendre en charge l’édition et la commercialisation de son ouvrage, ce qui n’est pas toujours évident. Beaucoup de nigériens ont des manuscrits qu’ils aimeraient pouvoir éditer afin de partager leurs expériences ou quelque chose d’extraordinaire. Malheureusement, faute de moyens, ces histoires ne seront certainement jamais connues. Nous sommes très en retard dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres.

 

INESI : Quels conseils, ou quels appels lancerez-vous ?

 

SAS :  J’ai un appel à lancer à la jeunesse, elle doit beaucoup s’intéresser à la lecture pour bien se former afin d’avoir une maitrise des mots qui seront plus tard ses meilleures armes. Elle doit savoir que le savoir est dans les livres et en cherchant, elle le trouvera. En lisant, elle comprendra l’Histoire, les grands enjeux du moment et arrivera à se projeter dans l’avenir. A travers la lecture, la jeunesse part à la rencontre d’elle-même pour comprendre qui elle est réellement et quelle est sa vraie mission sur cette terre.

 

Par l'INESI le 23 Avril 2019